La jeune femme tressaillit. Pourquoi Robert parlait-il ainsi ? Était-il possible que, réellement, comme elle en avait eu l’intuition, cette jeune fille ne fût plus une indifférente pour lui ? Là où, avec toute son habileté, son charme, son éclatante beauté, elle avait échoué, une enfant de dix-huit ans allait-elle réussir !

— Il éprouve pour elle une curiosité de dilettante, avait-elle pensé tout d’abord. Elle l’amuse et il l’étudie.

L’amusait-elle seulement ? Quelques jours à peine après son arrivée, Isabelle ne pouvait plus le croire. Elle était trop fine pour n’avoir point saisi mille nuances délicates et expressives dans les égards qu’il montrait à la jeune fille, pour ne point se rendre compte qu’elle lui inspirait plus qu’un simple intérêt d’artiste. Et une colère sourde s’éveillait en elle contre Lilian. Elle était allée voir Mme de Grouville, avide de la questionner ; et quand elle avait négligemment jeté dans la conversation le nom de Lilian Evans, elle avait entendu qualifier la jeune fille de « délicieuse enfant », lady Evans de « nature d’élite, de femme éminemment distinguée, toute dévouée à sa nièce orpheline ». Et Mme de Grouville avait continué avec son impétuosité habituelle : « La chère créature ne sera heureuse que le jour où elle verra mariée sa pauvre petite Lilian… Ce qui ne sera point aisé ! » avait-elle fini tout bas, comme pour elle seule.

D’abord, Isabelle n’avait point pris garde à ces derniers mots surpris par son oreille attentive, non plus qu’au qualificatif inattendu ajouté par la baronne de Grouville au nom de la jeune fille : « Pauvre Lilian… » Pourquoi ?… Mme de Grouville avait-elle donc un motif de désigner ainsi celle qu’elle appelait « sa petite Lilian » ? Isabelle fit tout à coup cette réflexion quand, le soir de sa visite, elle se retrouva seule dans son appartement, fiévreuse, irritée, parce qu’elle venait de constater quelle musicienne consommée était Lilian.

Y avait-il donc quelque mystère pénible concernant la jeune fille que tenaient caché ceux qui l’aimaient ?… Peut-être était-ce là le moyen sûr de séparer Robert de cette Lilian qui le lui enlevait… Mais qui questionner ?… Comment savoir ? Chez Mme de Grouville, une nombreuse société anglaise était reçue… Peut-être y rencontrerait-elle celui ou celle qui pourrait lui donner les renseignements qu’elle désirait soudain, avec une ardeur fébrile et méchante. Et, en vérité, le hasard la servait, car une nouvelle garden-party allait avoir lieu aux Cytises ; elle pourrait donc commencer tout de suite cette espèce d’enquête vers laquelle elle se précipitait avec la passion d’une coquette atteinte cruellement dans sa vanité et qui, à n’importe quel prix, veut avoir sa revanche.

Elle avait bien prévu ; toute la colonie cosmopolite la plus choisie de Vevey était réunie chez Mme de Grouville quand elle y entra, deux jours plus tard, et elle fut bientôt aussi entourée qu’elle le pouvait souhaiter. Mais que lui faisaient, en cette minute, son succès de femme, cet empressement qu’apportaient les hommes à lui être présentés, puisque le seul qui l’occupât, Robert, n’était point là… Viendrait-il seulement !… Et, nerveuse, elle causait avec une animation qui lui donnait un incomparable éclat.

— Est-il possible, comtesse, d’arriver jusqu’à vous ? fit une voix derrière elle.

Indifférente, elle se retourna et reconnut le baron Hurel, une façon de vieux diplomate aimable et insignifiant qu’elle voyait à Paris, chez Mme de Grouville.

— Comtesse, quelle divinité bienfaisante vous amène ici pendant mon court passage à Vevey ?

En quelques mots, Isabelle lui eut répondu. Il l’écouta d’un air charmé, s’assit près d’elle, enchanté de leur rencontre ; et, pendant un moment, elle prit plaisir à évoquer avec lui toute sorte de souvenirs parisiens, à écouter ses compliments, qu’elle dégustait sans s’occuper de leur valeur, comme une enfant gourmande grignote tous les bonbons indifféremment.