Et, encouragé par ce début, il continua très empressé :

— Mon Dieu, comtesse, personnellement je suis assez mal renseigné au sujet de la famille de Mlle Evans, que je ne connais pas, en définitive. Mais s’il vous était agréable d’avoir quelques détails sur l’origine de cette jeune fille, je suis tout à votre disposition pour vous les procurer, aussi complets que vous le désirerez. Je sais que lady Evans possède des domaines héréditaires dans le Cornouailles, et j’ai, en Angleterre, des amis, dans cette même région, qui me fourniront tous les documents possibles.

— J’userai alors bien volontiers de votre aimable proposition, fit Isabelle dont la gorge était sèche et les lèvres brûlantes. J’ai un motif très sérieux de souhaiter connaître tout ce qui concerne miss Lilian. Mais je vous serais obligée de ne point parler de cette mission que j’ai le plaisir de vous confier. Si vous le voulez bien, ce sera un secret entre nous.

Isabelle avait achevé sa phrase d’un ton de demi-badinage, l’accompagnant de ce sourire qu’elle réservait à ceux qui avaient eu le don de la satisfaire et qui rendait si brillantes ses prunelles noires… Mais ce sourire s’effaça vite, elle venait d’apercevoir Robert auprès de Lilian…

IV

Le courrier du soir était encore passé sans apporter les nouvelles qu’Isabelle attendait avec une impatience fiévreuse. Sur sa table, il y avait là les journaux que la femme de chambre avait apportés ; et des larmes de dépit lui montaient aux yeux devant son impuissance à empêcher que Robert et Lilian ne fussent chaque jour plus rapprochés l’un de l’autre par l’effet même de leur vie sous le même toit.

— Et c’est moi qui stupidement ai engagé Robert à venir ici ! pensa-t-elle mordant si fort la dentelle de son mouchoir qu’elle la déchira. Mais aussi pouvais-je m’imaginer qu’un sceptique comme lui s’éprendrait d’une fillette de dix-huit ans et serait capable de devenir fou d’elle, de l’aimer réellement ?

Elle connaissait trop bien Robert pour ne pas être certaine que quelque chose avait changé en lui depuis le jour où il lui avait dit adieu à Paris, pour ne pas avoir acquis la conviction implacable et très nette que jamais maintenant elle ne l’amènerait à elle comme elle l’avait voulu. Et la vanité blessée, l’orgueil l’affolaient de jalousie, la pénétrant du désir invincible de le séparer de Lilian à tout prix. Heureusement, Robert allait partir pour quelques jours à Genève, où il avait promis depuis longtemps de faire deux conférences pour une œuvre de charité, et elle profiterait de cette absence pour se rendre elle-même à Évian avec ses petites filles que sa mère souhaitait voir.

Par la fenêtre ouverte, la brise lui apporta tout à coup les premiers accords par lesquels préludait un invisible orchestre… Ah ! oui, il y avait concert ce soir-là dans les jardins de l’hôtel… Elle l’avait oublié depuis qu’elle demeurait là, dans son appartement, où l’avaient rappelée des ordres à donner au sujet de ses enfants. Et, pendant ce temps, Robert était en bas, dans le salon, auprès de Lilian ! D’un mouvement brusque, elle se leva du fauteuil où elle s’était jetée, examina soigneusement, dans la glace, son beau visage, afin de voir si ses larmes n’y avaient point laissé de traces. Puis, rassurée sur ce point, elle descendit.

La porte du salon n’était point fermée, et, du vestibule, elle distinguait nettement un groupe formé par Robert Noris et Lilian. La jeune fille était assise, la main posée sur un album entr’ouvert, les yeux levés vers Robert ; il semblait lui donner une explication, et elle l’écoutait la tête un peu renversée, dans une attitude confiante et jeune…