D’ailleurs, il lui plaisait beaucoup ce Robert Noris, un cousin si éloigné que, en vérité, il fallait une certaine dose de patience pour démêler entre eux un degré de parenté. A coup sûr, ils étaient de vieilles connaissances. Autrefois même, si elle l’eût permis, il lui eût demandé de porter son nom, car il était passionnément épris d’elle ; mais il ne jouissait alors d’aucune célébrité consacrée et se bornait à paraître un écrivain très bien doué, cherchant sa voie dans le roman. Aussi n’avait-elle point pris garde à lui, étant de nature essentiellement ambitieuse. Elle avait fait le brillant mariage vers lequel l’attirait son insatiable vanité, elle avait chiffré son papier d’une couronne comtale, possédé l’un des plus magnifiques hôtels de Paris, satisfait ses plus coûteuses fantaisies ; cela, en devenant la femme d’une parfaite nullité, égoïste et violente, d’un homme qui avait été pour elle, durant huit années, un assez mauvais mari, et lui avait fait le plus précieux des présents, le jour où il lui avait donné la liberté du veuvage.

Depuis deux années pleines maintenant, elle usait de sa vie nouvelle, qui lui semblait charmante ; et, chaque jour, elle se pénétrait davantage de l’idée que Robert Noris, devenu illustre, remplacerait fort bien le comte de Vianne. En effet, à trente-cinq ans, il possédait une renommée que des écrivains même de talent, — des vétérans dans la littérature, — étaient destinés à ne jamais connaître ; et c’était là, aux yeux d’Isabelle, une immense qualité. Elle était dominée toujours par le besoin inné de rechercher, pour en faire son bien propre, ce que les autres n’étaient point en mesure d’avoir ; que ce fût la présence d’un homme célèbre dans son salon, ou simplement un bijou, un bibelot rare, une façon de robe inédite. Or Robert lui plaisait d’autant plus qu’il avait la réputation d’être inaccessible, — désormais, — à toute puissance féminine, et qu’il se montrait, avec elle, bien résolu à ne point ressusciter le passé.

Certes, très souvent, il venait chez elle, et avait même une place marquée dans son cercle intime. En vertu des droits de la parenté, il l’accompagnait dans les menues expéditions que la mode impose à ses fidèles, visites dans les expositions de toute sorte, représentations de cercle, et le reste. Dès qu’il y avait réunion chez elle, ses hôtes pouvaient être certains de distinguer, dans la phalange masculine, la haute taille de Robert Noris, son visage brun, son front large sous les cheveux châtains coupés courts, ses yeux brillants, dans l’orbite creusé, avec un regard pénétrant, pensif, chercheur ; son sourire sceptique et spirituel qui, en s’effaçant, laissait à la bouche une expression de lassitude mélancolique.

Donc il venait beaucoup chez Mme de Vianne ; seulement il existait ainsi, dans Paris, plusieurs autres salons qu’il fréquentait pareillement. Mais ce fait indiscutable ne troublait nullement Isabelle ; en sa courte sagesse, elle jugeait que Robert ne pourrait lui tenir toujours rigueur du passé, car il était homme, et elle était bien séduisante, l’expérience le lui avait appris. C’est pourquoi elle s’était juré de l’amener à lui offrir un nom jadis dédaigné, souvenir qu’elle prétendait lui faire oublier.

Tout en arpentant le jardin, sous son escorte, elle effleurait d’un regard distrait les œuvres qu’il lui indiquait ; elle causait, souriante, animée, rencontrant des mots piquants, excitée par cette pensée qu’il était un merveilleux et terrible observateur de la nature féminine. Puis, tout à coup, elle interrogea :

— Qu’est-ce que vous écrivez maintenant, Robert, pour continuer votre grand succès de la fin de l’hiver ?

Il eut un froncement léger des sourcils, car il n’aimait guère qu’on lui parlât de ses œuvres. Hors de son cabinet de travail, il était homme de lettres aussi peu que possible.

— Ce que j’écris ?… Rien, absolument rien… Ces journées de printemps me rendent d’une abominable paresse… D’ailleurs, il m’est impossible de travailler à Paris en cette saison qui est une véritable reproduction de l’agréable période du carême, remplie de concerts, bals et autres divertissements variés… Aussi ai-je renoncé à l’espoir de pouvoir commencer un nouveau travail, et vais-je partir…

— Décidément ? fit la jeune femme, dont un pli creusa soudain le front. Ainsi vous ne renoncez pas à vos projets de villégiature anticipée… Et vous comptez aller ?…

— Sur les bords du Léman, sans doute. Si je suivais mon goût intime, je chercherais tout de suite le village le plus isolé et le plus solitaire que je puisse rencontrer. Mais il me faut gagner mon repos. Je dois d’abord aller étudier quelques types d’étrangers que je trouverai inévitablement dans les hôtels, pensions et abris de toute sorte qui fourmillent en Suisse.