— De telle sorte que les modèles se payant, si je suis bien renseignée, il ne me reste qu’à demander mon salaire ? fit Lilian se levant toute droite, avec la sensation qu’une invisible étreinte lui broyait le cœur, y brisant quelque chose qui, peu d’instants plus tôt, chantait en elle comme un oiseau joyeux.
Isabelle eut un haussement d’épaules ; une flamme méchante brillait dans son regard.
— Mon Dieu, quelle façon tragique, mon enfant, de prendre un fait bien simple et dont vous avez tout lieu d’être flattée… Vous serez tout bonnement immortalisée par ce prochain roman de Robert…
Elle s’arrêta encore. Peut-être attendait-elle une réponse, un mot de Lilian qui lui prouvât qu’elle avait bien commencé son œuvre de destruction. Mais la jeune fille s’était rassise, et Mme de Vianne distinguait seulement, découpé sur la nuit bleuâtre, son profil délicat, dont les lignes avaient pris tout à coup une rigidité étrange.
De sa voix un peu chantante, Isabelle reprit encore :
— Je serais désolée, miss Lilian, de vous avoir enlevé une illusion sur le compte de Robert… Mais un jour ou l’autre, vous auriez perdu la bonne opinion que vous avez de lui… Si vous l’avez pris pour un homme de sentiment, vous vous êtes bien trompée… Chez lui, le cerveau a absorbé le cœur… Voyez-vous, ma chère, il nous considère comme les petites filles considèrent les poupées qu’on leur donne… Et encore, certaines aiment les leurs !… Il nous étudie ainsi qu’il étudierait un jouet bien construit, plus ou moins original, amusant, dont il est intéressant de démonter le mécanisme… Mais voilà tout ce qu’il nous donne ; c’est du haut de ses observations qu’il nous contemple et nous juge… Il semble occupé de nous seules, attentif à nos moindres paroles, à nos gestes ; ses yeux ne nous abandonnent pas ; et, naïvement, nous nous persuadons que nous sommes devenues tout pour lui !… Quelle sottise !… C’est l’auteur prenant des notes qui ne nous quitte pas…, par métier ;… l’homme, chez lui, a disparu devant l’écrivain… Du jour où il n’attend plus de nous aucune révélation, quand nous sommes devenues banales à ses yeux, nous pouvons être sûres de ne plus le rencontrer sur notre chemin. Soyez tranquille, ma chère, quand Robert Noris vous aura suffisamment analysée, quand vous ne posséderez plus pour lui la saveur de la nouveauté, quand son roman sera en bonne voie, il ne songera plus à vous regarder vivre !
L’accent d’Isabelle résonnait plein d’une amertume sourde et violente, éveillée par la blessure de son orgueil féminin ; et il était si sincère que Lilian frissonna. Tout à l’heure, des mots de protestation indignée lui étaient montés aux lèvres devant les insinuations de la jeune femme. Elle les avait arrêtés par un suprême effort de volonté, soutenue par l’instinct qu’elle ne devait point trahir la violence de son émotion. Mais maintenant sa foi en Robert s’écroulait sous le coup des affirmations d’Isabelle, car elle jugeait la jeune femme à sa mesure, incapable d’un mensonge. D’ailleurs, Mme de Vianne connaissait Robert Noris de longue date ; mille fois mieux qu’une jeune fille étrangère, elle savait ce qu’il était… Et ce cruel jugement qu’elle portait sur lui devait être vrai, affreusement vrai !
Une révolte poignante grondait dans l’âme de Lilian, et le même frémissement l’ébranlait toute, que si on lui eût dit que Robert l’avait trahie… Ainsi, depuis deux mois, elle servait de modèle à cet écrivain ; et, croyant trouver en lui presque un ami, elle lui avait naïvement laissé voir toutes ses impressions, elle lui avait larges ouvert sa pensée et son cœur, lui avait bien souvent permis d’y lire… Et peut-être, lui si perspicace, il y avait, vu quelle sympathie irrésistible et chaude l’emportait vers lui… Alors il avait dû trouver amusant cet enthousiasme de petite fille, en suivre le développement…, y trouver le sujet de notes pour son œuvre…
Dans la nuit, une flamme lui empourpra le visage. Seulement aussi, en dépit de toute sa volonté, une larme glissa sous sa paupière alourdie. Mais il faisait trop sombre pour qu’Isabelle pût le remarquer.
— Il m’a menti !… Il n’a pas agi loyalement envers moi ! Oh ! que c’est mal ! murmura-t-elle avec passion, d’un insensible mouvement des lèvres.