Il lui venait une soif de s’enfuir, d’aller se réfugier dans sa chambre, de cacher son visage dans l’oreiller, et puis de pleurer jusqu’au moment où elle n’aurait plus de larmes, de s’abandonner à cette détresse qui s’emparait d’elle, l’accablant d’une affreuse sensation de vide.

— Comme vous êtes silencieuse, miss Lilian, fit la jeune femme, qui, du même geste distrait, continuait d’agiter son éventail.

Elle se raidit contre le chagrin qui lui étreignait le cœur.

— J’écoute la musique, madame ; l’orchestre est excellent ce soir, dit-elle lentement avec un courageux effort pour que l’accent de sa voix ne la trahît point. Mais elle comprenait bien qu’elle ne pourrait longtemps conserver ce calme apparent.

Heureusement quelques hommes s’approchaient et ils allaient rompre son douloureux tête-à-tête avec Mme de Vianne.

— Mademoiselle Lilian, fit gaiement l’un d’eux, un Français, Paul de Gayres, grande fête ce soir à l’hôtel ; l’orchestre nous promet autant de tours de valse que nous pouvons en souhaiter. Voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder le premier ?

Danser ! quand elle se sentait la poitrine pleine de sanglots ! Pourtant elle répondit, trouvant même un faible sourire :

— Bien volontiers, je vais écrire votre nom sur mon carnet, en tête de tous ceux qui viendront.

Sa fierté, qu’Isabelle avait si habilement mise en jeu quelques instants plus tôt, la soutenait maintenant dans son angoisse. Ni Mme de Vianne ni lui ne devaient soupçonner ce qu’elle souffrait. Il fallait qu’elle demeurât la même ; qu’elle se montrât très gaie afin que cette Isabelle sans pitié ignorât qu’elle l’avait désespérée. Et aussitôt elle se leva pour suivre, dans le salon, le jeune homme qui s’inclinait devant elle, lui offrant son bras.

En traversant le hall, elle jeta dans la glace un regard furtif ; elle avait peur que son visage ne fût bien altéré et qu’il ne le remarquât. Mais elle était seulement très pâle, ayant à peine aux joues une frêle petite flamme rose, et ses yeux brillaient comme si un feu secret y eût brûlé.