Autant qu’il lui fut possible, elle dansa durant toute la soirée, pour échapper à la moindre possibilité d’une conversation avec Robert. Elle qui, d’ordinaire, eût tout sacrifié pour une minute de causerie ! Mais une fois cependant, comme, dans l’intervalle de deux valses, elle s’était assise, toute brisée par l’émotion éprouvée, elle l’entendit derrière elle qui l’interrogeait avec cet accent qu’elle avait tant aimé à lui entendre :
— Qu’avez-vous, miss Lilian ? Êtes-vous souffrante ? Vous aurez eu froid dans le jardin.
— Non, fit-elle brièvement, serrant ses lèvres l’une contre l’autre pour mieux retenir les mots qui lui venaient en foule.
Il l’enveloppait de son regard pénétrant ; elle ne put en soutenir la question et se détourna pour parler à l’un de ses danseurs… Ah ! si Robert avait su quelle souffrance la meurtrissait tandis qu’elle se levait pour valser, répondant par un petit sourire plein de fièvre aux paroles de son cavalier. — S’il l’avait connue, cette souffrance, il y eût sans doute trouvé matière à de nouvelles études !
Plus d’une fois, durant la soirée, elle rencontra ses yeux qui l’observaient toujours avec une expression qui la remuait toute, une expression triste. Mais, obstinément, elle tournait la tête ne voulant point le voir.
Oh ! comme c’était un bienheureux hasard qu’il partît le lendemain même pour Genève, de très bonne heure ! Quand il reviendrait, elle serait plus forte pour cacher la révolte douloureuse qu’il excitait eu elle. Soigneusement, elle veillerait sur elle-même, afin de lui enlever la pensée qu’il n’était pas un indifférent pour elle. Et puis, si le rôle lui semblait trop difficile à jouer, elle partirait, voilà tout !
— Oui, je partirai ! Mais comment ferai-je pour l’oublier ? murmura-t-elle passionnément quand elle fut enfin seule dans sa chambre, et des larmes, les premières, inondèrent son visage.
Elle s’endormit, lasse de pleurer. Quand elle ouvrit les yeux, le lendemain, il lui restait seulement l’impression vague que, le soir précédent, elle avait éprouvé un violent chagrin ; trop vite, elle se rappela… La journée commençait si belle qu’aussitôt habillée elle s’enfuit dehors, pensant bien qu’elle ne rencontrerait personne à cette heure matinale ; elle voulait retrouver dans les allées solitaires à travers lesquelles, la veille encore, elle marchait si joyeuse, quelque chose de son rêve fini. Tout de suite, elle se dirigea vers la terrasse allongée au bord du lac où, si souvent, ils avaient causé.
Elle s’assit là, songeuse, le cœur meurtri, insouciante des minutes qui s’écoulaient… Un pas broyant le sable de l’allée lui fit relever la tête, et un désir de fuir l’ébranla tout entière en reconnaissant Robert. Était-ce le hasard qui l’amenait, ou bien savait-il qu’elle était là ?… Alors que lui voulait-il ?
Elle s’était dressée, avec un mouvement pour s’échapper, mais il était trop près d’elle. D’ailleurs, sans qu’il lui eût dit un mot, elle avait compris qu’il ne la laisserait pas ainsi se dérober. Ah ! bien vite, il avait remarqué que, subitement, elle était devenue autre pour lui… Comment avait-elle pu espérer qu’elle tromperait sa clairvoyance !…