Elle n’eut pas un geste pour lui tendre la main et resta immobile, le cœur frémissant :

— Est-ce que réellement vous me laisserez ainsi partir pour Genève sans une parole d’adieu, avec la pensée que vous êtes irritée contre moi et que vous êtes résolue à ne point me dire pourquoi ?… Qu’est-il arrivé ?… Ne sommes-nous plus amis ?

Il avait dans la voix ces notes profondes qui avaient eu si grand empire sur elle, mais qui demeurèrent sans effet, tant le souvenir des paroles d’Isabelle était encore brûlant dans sa pensée. Et le cri de tout son être jaillit de son âme franche, emportée dans un irrésistible élan qui bouleversait d’un seul coup toutes ses résolutions de silence :

— Pourquoi m’interrogez-vous ? Est-ce encore une scène de votre roman que vous préparez ?… Dans ce cas, prévenez-moi afin que je joue mieux mon personnage !

— Votre personnage ?… De quel roman parlez-vous ?… Qu’y a-t-il ?

— De celui auquel vous travaillez ! Pourquoi feindre de ne pas me comprendre ? poursuivit-elle ardemment… Oh ! je sais qu’il y a des femmes qui seraient très orgueilleuses d’avoir été pour vous un… type à étudier… Moi pas !… Je ne puis accepter l’idée que depuis deux mois tous prenez soin de noter mes sentiments, mes idées, mes impressions… que sais-je encore ?… afin d’en faire des documents, comme l’on dit, pour vos livres ; que vous causiez avec moi dans ce seul but, que… Ah ! j’aurais mille fois mieux aimé vous entendre me dire franchement ce que vous attendiez de moi… Au moins, vous ne m’auriez pas prise en traître… Je ne vous aurais permis de voir que ce qu’il m’était indifférent de laisser connaître ! Je me serais tenue en garde contre votre curiosité… Vous m’avez trompée… C’est mal, bien mal !

Elle s’arrêta net ; des larmes faisaient trembler sa voix, et elle ne voulait pas pleurer devant lui. Obstinément, elle considérait un massif d’héliotropes à ses côtés ; pour lui dérober son visage, elle se pencha et cueillit une des branches parfumées. Elle ne vit pas qu’il était devenu très pâle et qu’un pli d’amertume douloureuse soulignait sa bouche.

— Alors vous pensez, dit-il après quelques secondes de silence, que je ne me suis pas comporté envers vous comme un honnête homme ?… Vous êtes dure, très dure… C’est Mme de Vianne, n’est-il pas vrai, qui a pris soin de vous édifier de la sorte au sujet de mes intentions ?… J’aurais dû prévoir qu’elle ne vous emmenait pas sans motif, hier soir, et vous retenir, vous garder…

— Afin de pouvoir continuer votre étude sans être troublé ! acheva-t-elle avec une vivacité douloureuse, froissant entre ses doigts tremblants la petite branche d’héliotrope. Je ne regrette pas d’avoir appris la vérité par Mme de Vianne. Il vaut toujours mieux savoir ce qui est…, dût-on en souffrir !

Il ne releva point cette exclamation échappée au cœur même de Lilian et reprit d’un ton grave et contenu :