A cet instant, dans son souvenir passait la vision de cette fin d’après-midi, en mai, où Isabelle de Vianne l’avait engagé à partir pour Vevey. Était-il possible que l’écrivain sceptique, le pessimiste qui écoutait alors la jeune femme, fût le même homme qui se sentait en ce moment au cœur une joie de rêve, parce qu’une enfant venait de prononcer pour lui la promesse d’éternel amour.

Il ne se rappela jamais combien s’étaient écoulées de ces minutes inoubliables quand, brutalement, l’idée lui revint qu’il allait partir.

Le temps avait marché depuis qu’il était auprès de Liban. Il fit un mouvement et elle devina sa pensée au coup d’œil qu’il jeta vers le lac, sur le sillage d’un vapeur.

— Mon Dieu, j’avais oublié !… Est-ce qu’il est déjà l’heure du départ ?

Ainsi qu’une réponse, à ce moment même tintait la cloche de l’hôtel, celle qui chaque matin avertissait les voyageurs prêts à s’éloigner. Il s’était levé ; elle aussi, devenue très blanche, et une plainte lui échappa.

— Oh ! pourquoi me laissez-vous ?… Si vous vous éloignez, il me semble que nous ne nous retrouverons plus… Ne vous en allez pas.

Il hésita, ayant lui aussi la tentation profonde de rester, de ne point abandonner le trésor qu’il possédait enfin, de ne pas quitter sa jeune fiancée avant d’avoir entendu lady Evans lui promettre aussi que Lilian deviendrait sienne.

Mais l’impossibilité de manquer à la parole donnée à Genève lui apparut en même temps.

— Je suis attendu, ma Lilian, et il est trop tard maintenant pour que je puisse me dégager de ma promesse… Mais je serai bien vite de retour… Vous comprenez, dites-le-moi, que ce m’est un très dur sacrifice de vous quitter au moment même où je vous ai enfin conquise… J’ai peur que vous ne m’échappiez si je vous abandonne à vous-même !

Elle secoua la tête avec un rayonnant sourire.