— Et elle n’est pas revenue à l’hôtel depuis trois jours ?
— Non, monsieur, fit encore le domestique, qui, tout en gardant une tenue respectueuse, considérait Robert avec surprise.
— C’est bien, merci. Vous pouvez vous retirer.
Fiévreusement, il se prit à marcher dans sa chambre, l’âme étreinte par le mystère de ce départ. Un fait existait, défiant toute discussion. Lilian lui avait promis de devenir sienne, et le lendemain même, pendant qu’il était absent, elle s’était éloignée après lui avoir rendu sa parole ! Pourquoi ?… C’était ce pourquoi qui lui torturait l’esprit, surexcitant ses nerfs et sa pensée, devant l’impossibilité d’obtenir une réponse… L’un après l’autre, les instants s’enfuyaient ; il songeait toujours et un déchirement sourd lui meurtrissait l’âme, car un doute lui venait, pénétrant peu à peu son esprit.
Tout d’abord, il avait cru impossible que l’étrange lettre de Lilian fût l’expression de la vérité. Mais, en définitive, pourquoi refusait-il d’admettre l’évidence ? Avec sa nature loyale et fière, Lilian avait dû être profondément atteinte par les révélations d’Isabelle. Il avait cru avoir cicatrisé cette blessure ; mais leur dernier entretien avait été si court ! Comment pouvait-il être certain qu’en écoutant sa prière, elle n’avait pas voulu seulement mettre un baume sur le coup reçu par sa fierté… Si elle l’avait aimé, eût-elle disparu ainsi ; n’eût-elle pas oublié sa dignité froissée, elle qui était d’âme si tendre ?…
Et la conclusion de l’analyse qu’il poursuivait âprement s’imposait à lui dans sa cruelle évidence. Lilian Evans avait été flattée, dans son orgueil féminin, de l’attention que lui montrait un homme qui n’était pas, à ses yeux, le premier venu : elle ne l’avait pas aimé… Il en eut soudain la pensée décevante. La foi qu’il s’était obstiné à conserver en elle croulait, et son scepticisme des mauvais jours renaissait, reprenant l’œuvre de destruction.
Ah ! toutes les femmes étaient bien pareilles, des êtres pétris de vanité, même celles qui paraissaient les plus franches, même celles qui semblaient posséder des âmes fraîches de petite fille. Et lui qui, par métier, savait cela, qui les avait étudiées et jugées avec une pénétration implacable, il s’était laissé prendre comme le plus naïf et le plus inexpérimenté des hommes. Il avait donné à cette enfant un amour qu’il n’avait jamais offert à aucune femme ; pour nulle autre, il n’avait éprouvé ce respect profond, cette soif de se dévouer, cette crainte de prononcer un mot qui pût blesser une illusion ou un sentiment…
— Et maintenant, il ne me reste plus qu’à l’oublier, fit-il avec un hautain mouvement d’épaules… Avec du temps et de la volonté, j’y arriverai bien…
Sur sa table de travail, il aperçut, enfermée dans son enveloppe, la lettre qu’il avait écrite à Genève pour lady Evans ; et une contraction douloureuse crispa sa bouche. Il prit le papier qui avait enfermé l’expression profonde de tout son espoir, le déchira, en alluma les débris à la flamme tremblante d’une bougie et, au hasard, jeta, dans la nuit, les cendres mortes… Puis il revint vers son bureau… Le travail seul était capable d’engourdir un peu cette âpre douleur qu’il éprouvait ; rassemblant toute sa volonté, il s’assit, résolu à écrire ; mais c’était son propre cœur qu’il scrutait, l’interrogeant sans pitié, l’obligeant à confesser le découragement, l’amertume affreuse dont il était envahi.
Vainement aussi, il s’efforçait d’oublier Lilian telle qui l’avait connue. Il la revoyait durant les promenades, alors qu’elle marchait auprès de lui de son pas vif, léger comme un vol d’oiseau ; il la revoyait, grave et recueillie, dans la petite église de Vevey ; puis, dans le salon de l’hôtel, assise à sa place favorite, près d’une fenêtre, sa tête blonde un peu levée vers lui, l’interrogeant de son regard charmant. Mais surtout, avec une ténacité obsédante, il l’apercevait au château des Crêtes, un peu penchée sur la balustrade de la terrasse, une gerbe de fleurs sous ses mains dégantées, la lumière avivant sa fraîcheur éblouissante, ses lèvres chaudes entr’ouvertes sur les dents laiteuses. Il se rappelait tous les détails de sa toilette ce jour-là, même les plus insignifiants : la blouse rose pâle qui emprisonnait son buste souple, le ruban de satin blanc noué autour de la taille, les souliers de cuir fauve cambrés sous la jupe bleu sombre. Quel désir fou il avait eu alors de lui dire à quel point elle lui était devenue chère !…