— Isabelle, reprit-il, je vous prie de croire que je n’ai nulle intention de vous froisser ou de vous offenser…, mettez le mot qui vous conviendra…, en vous adressant une question ; mais j’ai besoin de savoir si, depuis le moment où j’ai quitté Vevey, vous avez parlé, écrit ou fait écrire à miss Lilian ou à lady Evans elle-même.

Une faible rougeur courut sur la peau mate de Mme de Vianne.

— Mon Dieu ! quel ton solennel pour peu de chose. Vous faut-il un serment ?… Je vous jure que je n’ai ni parlé ni écrit à l’une des deux personnes auxquelles vous vous intéressez si particulièrement… Et maintenant que vous êtes tranquillisé sur ce point, voulez-vous me permettre de vous dire que je suis, sinon offensée, grâce à vos précautions oratoires, du moins peu flattée de voir à quel degré vous redoutez de me voir approcher votre jeune amie… Car j’imagine qu’elle seule vous occupe réellement.

Il regarda la jeune femme bien en face ; il devinait en elle, désormais, une ennemie sans pitié… En d’autres temps, il eût trouvé curieux de suivre les évolutions de cette âme féminine, mais il ne songeait plus à la psychologie durant cette heure suprême de sa vie. La voix dure, il demanda :

— Ne pensez-vous pas, Isabelle, que j’aie quelque droit de craindre les entretiens que vous pourriez avoir avec miss Lilian ?

Elle se redressa, le bravant d’un sourire insolent :

— Pourquoi ?… Parce que, l’autre soir, j’ai eu la charité d’avertir cette petite fille du rôle que vous lui faisiez jouer… Il était temps ; elle prenait au sérieux vos attentions et était en passe de croire que…

— Que je l’aimais, n’est-ce pas ? Elle ne se trompait pas, Isabelle ; il n’y a maintenant personne au monde qui me soit cher comme elle.

Et il disait vrai. A cette heure encore, toute son âme appartenait à Lilian. La jeune femme devint très pâle, et une expression cruelle contracta son visage.

En vérité, c’est une si grande passion ?… Mon cher Robert, je crois que vous perdez votre temps… Miss Lilian est, ce me semble, une honnête fille !