— S’ils connaissaient la vérité, ils se détourneraient de moi, pensait-elle avec un sombre découragement.

Elle, si spontanée, si franche, si accueillante, était devenue d’humeur sauvage. Cette nombreuse société qu’elle trouvait autour d’elle lui était pénible ; et si elle avait écouté son seul sentiment, elle se fût invariablement dérobée à toutes les invitations de promenade, à toutes les réunions du soir qui la rapprochaient des autres habitants de l’hôtel.

Pourtant, afin de rassurer lady Evans, inquiète à son sujet, par fierté aussi, parce qu’elle ne voulait point trahir le regret poignant et constant qui lui déchirait le cœur au souvenir de Robert, elle ne repoussait pas toutes les avances qui venaient à elle. Seulement elle avait bien perdu sa belle gaieté juvénile, son rire joyeux et sonore ; et sa vivacité originale de pensée et d’expressions l’avait abandonnée.

Elle causait bien encore quelquefois avec une animation presque fiévreuse ; mais un observateur eût vite remarqué combien les paroles qu’elle prononçait paraissaient lui être indifférentes. Dès qu’elle se trouvait livrée à elle-même, son visage prenait une expression d’indicible mélancolie ; et les yeux devenaient profonds et sombres avec un regard désolé qui bouleversait lady Evans quand elle le surprenait dans ses larges prunelles.

Jamais Lilian ne prononçait le nom de Robert dont elle ne savait rien… Pas un mot n’était venu de lui ! De Vevey, plusieurs lettres avaient été renvoyées à lady Evans ; mais celle qu’il devait lui adresser de Genève ne s’y trouvait point mêlée.

Ah ! elle avait bien réussi à établir entre eux une séparation irrévocable ! Sa volonté ne chancelait pas ; elle demeurait ferme dans sa résolution de ne point le revoir, puisqu’une fatalité impitoyable les éloignait l’un de l’autre.

Mais, obscurément, quelquefois, au fond de son cœur, une révolte grondait qu’il eût accepté sa décision sans protester, sans lutter pour la vaincre, qu’il n’eût pas deviné qu’elle lui avait donné seulement un prétexte, et tenté de la rejoindre pour lui arracher la véritable raison de son départ…

Pourtant, même s’il avait souhaité la revoir, comment eût-il eu la pensée qu’elle pouvait être dans ce village solitaire ? N’avait-elle pas tout fait pour qu’il ignorât où elle se trouvait, pour le détacher d’elle ?… Ne lui avait-elle pas surtout adressé une lettre ?… Ah ! cette lettre !

« Vous avez eu grand tort de l’écrire, Lilian, puisqu’elle ne contenait point la vérité », avait dit gravement lady Evans.

« Vous avez eu grand tort ! » Que de fois les mots lui étaient revenus, durs implacables, lui broyant le cœur… Certes ! si elle avait commis une faute alors, elle en était cruellement punie… Mais savait-elle seulement ce qu’elle faisait, le jour où, dans une fièvre de désespoir, elle avait tracé ces malheureuses lignes !… Combien aussi elle se répéta cela dans ses promenades solitaires !…