Il y avait, dans la montagne, un sommet voisin du village qu’on appelait le Signal de Ballaigues. Dès son arrivée, elle se l’était fait indiquer, se souvenant que Robert y était venu souvent… Et, chaque jour, à l’heure où le soleil allait mourir, elle s’y rendait toute seule ; elle s’asseyait sur une roche d’où la vue s’étendait très loin ; et les mains tombées sur ses genoux, la pensée reprise par le souvenir des heureux jours, elle restait les yeux perdus vers l’horizon admirable des Alpes, toutes de neige, qui, sous le reflet pourpre du couchant, se rosaient, devenaient insensiblement mauves, puis violettes, et disparaissaient enfin dans une brume d’un gris de perle. Surtout, elle aimait à regarder vers le lointain bleu où frémissaient les eaux du Léman, au pied de Vevey. Elle les contemplait jusqu’à la dernière minute où il lui était possible de les apercevoir, jusqu’au moment où tout se voilait sous l’ombre sans cesse grandissante qui enveloppait étrangement vite les villages épars au loin dans la vallée. Alors, un peu frissonnante sous l’humidité du soir tout proche, elle redescendait vers le village par les sentiers déserts ; à peine, parfois, elle rencontrait quelque montagnard allant vers le pâturage trempé de rosée, visiter son troupeau dont les clochettes tintaient avec une harmonie mélancolique dans la paix silencieuse du crépuscule.

Elle se plaisait surtout aux longues courses qui, la fatiguant, parvenaient à l’endormir d’un sommeil sans rêves ; car elle redoutait ses réveils subits dans la nuit, alors qu’une vision bienheureuse lui avait donné l’illusion de la présence de Robert. Alors, parfois, tandis qu’elle était là, immobile, la tête abandonnée sur l’oreiller, les paupières grandes ouvertes dans l’ombre, quand rien ne la distrayait de son chagrin, il lui venait le désir fou d’écrire à Robert que jamais elle n’avait douté de lui, de l’appeler par un mot pour lui tout expliquer !… Oh ! comment lui, si perspicace, avait-il pu croire aux caractères glacés et froids de sa lettre, plus qu’aux paroles tombées de ses lèvres frémissantes quand elle lui répondait dans la paisible allée du parc…

Mais si, par hasard, il venait, se rendant à sa prière, quand il serait là, devant elle, que lui dire ?… La vérité ?… Rien qu’à cette pensée, dans la nuit, son visage devenait brûlant… S’il se fût agi d’elle seulement, elle eût maintenant fait bon marché de son orgueil et accepté sans hésiter, pour obtenir le droit d’être réunie à lui, la souffrance de le voir instruit, même de l’instruire elle-même du douloureux secret. Mais c’était à lui surtout qu’elle songeait désormais, et, impitoyablement, elle se disait qu’elle n’avait pas le droit de lui demander une pareille preuve d’amour. En vain, lady Evans, effrayée de la voir ainsi, tentait de l’encourager, de lui rendre confiance dans l’avenir ; elle n’avait plus foi.

— Tante, que voulez-vous que j’espère ?… Rien ne peut changer ma position… Vous ne pouvez pas empêcher que le passé n’existe et qu’il ne soit impossible de m’épouser à un homme qui tient à sa réputation…

La voix jeune avait un accent de désespoir calme, en prononçant ces mots. Lilian énonçait simplement des faits indiscutables sur lesquels, pendant de longues heures, elle avait dû réfléchir… Le chagrin l’avait atteinte en plein bonheur, au plus profond du cœur ; et il se trouvait des moments où sa pauvre âme ne savait plus où se prendre, des moments où, contemplant le mélancolique portrait de sa mère, elle se prenait à murmurer, avec un désir ardent d’être exaucée :

— O maman, maman, prenez-moi avec vous, c’est trop dur et trop difficile de vivre !

Elle avait si soigneusement fait le vide autour d’elle, dans son fiévreux désir de fuir tous ceux qui pourraient connaître son origine, qu’aucunes nouvelles d’amis ne lui parvenaient plus.

— Lilian, une lettre pour vous ! dit cependant un soir lady Evans, comme elle rentrait d’une courte promenade dans le village, en compagnie de plusieurs jeunes femmes de l’hôtel.

— Pour moi ? tante Katie.

Elle prit l’enveloppe que lui tendait lady Evans venue à sa rencontre dans le jardin. Soudain, son cœur avait des battements éperdus. Il faisait trop sombre pour qu’elle pût reconnaître l’écriture, et elle dut rassembler toute sa volonté pour ne point gravir en courant les marches du perron afin de gagner le vestibule éclairé. Mais elle arriva cependant bien vite, et la faible rougeur qui avait un instant coloré son blanc visage s’effaça. Non, ce n’était point Robert qui lui écrivait ! Sa raison le lui avait crié tout de suite. La lettre que tenaient ses petites mains tremblantes venait d’Enid. Elle allait l’emporter, indifférente, pour la lire ; mais elle aperçut, à ses côtés, lady Evans qui l’avait suivie et attendait, anxieuse. Elle devina que sa tante avait eu, durant une seconde fugitive, la même pensée qu’elle au sujet de la lettre, et, s’efforçant de parler, la voix indifférente, elle dit :