— Ce sont des nouvelles d’Enid, tante. Je vais les lire tranquillement, puis je me coucherai ; je suis un peu lasse. Bonsoir, chère tante.
Oui, elle était bien lasse ! L’émotion qui l’avait ébranlée dans une espérance folle la laissait sans force. Elle s’assit épuisée, et sans faire un mouvement, elle regarda, de ses yeux tristes, bien loin dans la nuit. Un souffle léger, parfumé de senteurs balsamiques, arrivait jusqu’à elle par la fenêtre restée ouverte, soulevant le rideau de mousseline, faisant vaciller un peu la flamme de la lampe, autour de laquelle voletait éperdument un frêle papillon. De même que jadis, à Vevey, le soir où elle avait, pour la première fois, parlé de Robert avec Enid, un admirable croissant de lune illuminait les profondeurs bleues de l’espace assombri ; et la cime découpée des montagnes se dentelait merveilleusement sur l’horizon plus clair.
Elle demeurait immobile, et, sans qu’elle en eût conscience, une à une, de grosses larmes ruisselaient sur son visage. La saveur amère lui imprégnant les lèvres la rappela à elle-même. Alors elle se redressa, aperçut la lettre jetée sur la table près d’elle, la prit lentement et commença à lire :
« Ma Lilian chérie, pourquoi restes-tu ainsi sans m’écrire, sans répondre à la lettre que je t’ai adressée il y a plus de trois longues semaines ?… Tu étais plus confiante à Vevey, quand, la veille de mon départ, nous parlions d’une personne qui t’intéressait tant… Te souviens-tu ?… »
Si elle se souvenait !… Le papier lui échappa et glissa à terre.
— Pourquoi Enid me parle-t-elle de tout cela ? murmura-t-elle d’un accent douloureux et bas. Je voudrais tant oublier !
La lettre lui semblait poignante à lire ; pourtant elle la reprit et continua :
« Tu m’avais écrit, chérie, que je ne devais plus jamais te parler de lui, que tu m’en faisais l’ardente prière, et je t’ai obéi… Je t’obéirais même encore, si je ne croyais aujourd’hui, pour ton bonheur même, devoir aller contre ton désir. Entends-moi bien, ma Liban ; Robert Noris est ici, à Lugano, depuis trois jours. En ce moment, tandis que je t’écris, je le vois de ma chambre, qui arpente avec mon père une allée sous ma fenêtre, et souvent il lève la tête de mon côté… Je devine bien pourquoi ; il sait à qui va être adressée la lettre que je griffonne à cette heure.
« Ma bien chérie, j’ai tenu la promesse que je t’avais faite de ne point dire où tu étais…, mais je me demande si je fais bien en t’obéissant. Je suis sûre maintenant que M. Noris est venu à Lugano, sachant que nous y étions, afin d’obtenir de tes nouvelles. Le premier jour, simplement, comme pour s’acquitter d’un devoir de politesse, il s’est informé de lady Evans et de toi ; et je lui ai répondu par quelques mots brefs, car, je ne sais pourquoi, je m’imaginais qu’il avait mal agi à ton égard, ma Lilian. Puis, hier, sa présence me rappelait tant de choses qu’avec les enfants je me suis mise à parler de toi, à me souvenir de notre cher séjour à Vevey ; et malgré moi, pensant que tu étais triste, mon aimée, je t’appelais « ma pauvre Lilian », quand j’avais à prononcer ton nom.
« Je ne croyais pas que M. Noris, arrêté à quelque distance, m’entendît ; mais je me trompais… Un peu plus tard, comme je me trouvais à l’écart dans le salon, il est venu s’asseoir près de moi et m’a dit de sa manière grave, avec ce regard qui oblige toujours à lui donner une franche réponse :