« — Sans le vouloir, j’ai été indiscret tantôt et j’ai surpris l’une de vos paroles dont je voudrais bien avoir l’explication…; seriez-vous assez bonne pour me la donner ? En parlant de Mlle Evans, vous paraissiez la plaindre ; lui est-il arrivé un malheur ?
« — Je ne sais, ai-je dit ; Lilian, depuis son départ de Vevey, ne m’a écrit que quelques lignes ; mais elles étaient si courtes et si brèves ! Autrefois, quand nous étions séparées, elle m’envoyait des volumes ! Il y a tant d’années que nous sommes amies ! Nous étions encore des bébés quand nous nous sommes connues, et, jamais, avant ces derniers jours, nous n’avions eu de secret l’une pour l’autre… » Il a insisté avec un singulier accent : « Jamais ? » J’ai répété : « Jamais ! » Et j’en avais le droit, n’est-ce pas ? ma Lilian.
« Alors il s’est mis à me parler de notre enfance, à m’interroger, non pas curieusement, mais avec quelque chose de si vibrant et de si triste dans la voix, que moi, qui le matin même eusse été charmée de lui être désagréable, je me suis efforcée de lui donner sur toi tous les détails dont je me souvenais… Ils avaient l’air de lui paraître si bons à entendre ! et je voyais bien qu’il s’intéressait à toi, Lilian, comme à Vevey… Aussi je ne comprenais plus, je ne comprends plus ce qui se passe entre vous… De même que toi, il semble changé ! Chérie, ne veux-tu plus m’accorder ta confiance ? Dis-moi ce que tu souhaites que je fasse… Tu sais bien que je te suis dévouée du fond du cœur. »
La lettre retomba sur les genoux de Lilian. En elle, venait de se réveiller plus ardent que jamais l’irrésistible désir de ne plus soutenir son rôle d’indifférence aux yeux de Robert, de lui révéler qu’elle s’était éloignée seulement pour un motif grave, si grave que ses lèvres n’avaient pu se résoudre à le prononcer.
Et la tentation d’agir ainsi était si forte en elle, était tellement le cri de tout son être, que, machinalement, elle se leva pour aller écrire les mots qui se pressaient dans sa pensée. Mais son mouvement même l’arrêta. A quoi bon cette lettre ! Ne regrettait-elle pas déjà bien amèrement celle qu’elle lui avait adressée ainsi, emportée par une folle et première impulsion… Si cette fois encore elle allait se tromper !… Attendre, elle devait attendre ; et puis quand elle serait plus calme, elle s’efforcerait de faire ce qui lui paraîtrait juste et bien, elle demanderait conseil à lady Evans.
N’était-ce pas déjà une douceur inespérée et suprême de savoir que Robert ne l’avait point rejetée tout à fait de sa pensée…, même plus, semblait encore aimer à parler d’elle ?…
Était-ce l’influence de la lettre d’Enid ? le lendemain elle désira avec une sorte d’impatience fébrile le moment du courrier de midi. Mais l’heure passa, n’apportant rien pour elle. Il lui fallait maintenant attendre jusqu’au soir ; et, sans qu’elle se le fût avoué, elle sentit bien que, durant plusieurs jours, ces apparitions quotidiennes du facteur seraient le seul intérêt de sa vie… Pourtant, que pouvait-elle espérer ?
Vers la fin de l’après-midi, elle sortit pour sa chère promenade de chaque jour dans la montagne ; et quand elle fut assise à sa place accoutumée, elle prit la lettre d’Enid pour la lire, la relire, bien qu’elle la sût désormais par cœur…
Mais soudain, brusquement, elle releva la tête, croyant avoir entendu prononcer son nom tout près d’elle ; et ses mains s’ouvrirent et la lettre d’Enid glissa sur le sol… Debout devant elle, la regardant avec cette expression qu’elle n’aurait plus jamais espéré revoir, était Robert Noris… Elle se leva toute droite, incapable de dire un mot, de faire un geste, presque effrayée de cette réalisation d’un rêve cru impossible ; mais son regard bleu avait un indicible rayonnement.
— Vous n’avez pas même une pauvre parole d’accueil pour moi, Lilian ?… Êtes-vous donc si irritée que je sois venu sans votre consentement ? dit-il d’un ton bas et vibrant, sans cesser de la contempler, comme s’il eût eu peur qu’elle ne lui échappât encore. D’un seul coup d’œil, il avait lu l’affreuse tristesse des jours écoulés sur le jeune visage effilé et pâli, dans lequel les yeux paraissaient immenses.