Et cependant il avait hésité. Elle le connaissait bien, Lilian, sévère, inflexible par nature sur les questions d’honneur, jaloux que pas une ombre ne passât sur sa réputation d’homme. Il avait hésité malgré la révolte de son amour, jusqu’au jour où les naïves confidences d’Enid lui avaient révélé que Lilian souffrait, lui prouvant en même temps que la jeune fille avait toujours ignoré la malheureuse destinée de son père. Alors, soudain, les scrupules hautains qui l’arrêtaient avaient été emportés comme des feuilles mortes par un tourbillon de tempête…

Et maintenant qu’il l’avait revue, qu’il la retrouvait toujours la même, délicate jusqu’au scrupule, qu’il subissait de nouveau le charme de sa jeunesse franche, passionnée et fière, il comprenait qu’aucune insulte ne serait capable de l’atteindre quand elle, l’aimée, serait auprès de lui… N’avait-il pas, un jour, au château des Crêtes, souhaité, dans l’absolue sincérité de son âme, de lui faire un avenir heureux et béni, autant qu’une puissance humaine pouvait le permettre…

— Lilian, reprit-il avec la même tendresse absolue et grave, il ne faut plus songer au passé, ni à un malheureux homme qui a expié durement ses folies, mais à tous ceux de votre famille qui ont été des gentilshommes, à votre mère, dont le nom est sans tache… Il faut oublier, comme je le fais, cette triste histoire dont bientôt personne ne se souviendra plus… Il faut avoir confiance en moi surtout, ma Lilian… Je vous jure que jamais un mot offensant ne pourra monter jusqu’à vous…

Il vit qu’elle allait parler… mais il l’arrêta d’un geste. Il ne voulait plus entendre une parole de refus tomber des lèvres chères… Autour d’eux, c’était toujours ce grand silence qui permet aux âmes de se parler ; à peine, au loin, une faible sonnerie de clochettes. La lumière se faisait plus douce et l’horizon se voilait sous l’approche du crépuscule. Dans cette brève minute de silence entre eux, Robert Noris eut la vision rapide de son existence passée dont le vide l’avait si souvent accablé ; ce but, cet aliment suprême de la vie qu’il avait tant désiré rencontrer, il le possédait enfin ; il lui était donné de se dévouer, jusqu’au sacrifice de son légitime orgueil d’homme, au bonheur d’un être cher…

— Lilian, acheva-t-il, et sa voix résonnait suppliante, j’ai vécu longtemps isolé, même au milieu de la foule, triste jusqu’au plus profond de mon âme, avec la conviction désolante que je dépensais inutilement mes heures ;… aujourd’hui, tout ce que je n’avais pas, tout ce dont le manque m’a si souvent fait souffrir, vous pouvez me le donner… Vous êtes toute ma joie, tout mon espoir ; par vous seule, je puis être heureux… Ma chère aimée, n’écoutez plus votre orgueil. Ayez pitié de moi, et, comme à Vevey, dites que vous serez ma femme…

Elle avait courageusement lutté, mais elle était vaincue. Elle le regarda de ses yeux pleins de lumière ; et alors, sans un mot, elle vint s’abattre palpitante et brisée sur ce cœur de sceptique qu’elle avait rendu capable d’aimer et de croire, et qui lui appartenait désormais tout entier…

FIN

PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
Rue Garancière, 8.