— Mon Dieu, vous savez !!! Oh ! qui vous a dit ?…

— Alors vous pensez que je vous aurais ainsi laissée disparaître sans chercher à connaître le motif qui entraînait ma Lilian à se dérober à sa promesse ?

— Mais maintenant, vous le connaissez !… Pourquoi êtes-vous ici ?… Pourquoi n’avez-vous pas eu pitié de moi et me rappelez-vous mon pauvre rêve fini ?… J’ai trop souffert, je n’en puis plus !…

Les mêmes mots lui venaient aux lèvres que sa mère avait prononcés des années auparavant. Il l’enveloppa d’un regard de suprême tendresse :

— Ma pauvre petite enfant, murmura-t-il.

Et il écarta les doigts minces qui voilaient le visage pâli.

— Lilian, mon enfant chérie, regardez-moi. Vous me demandez pourquoi je suis venu vous trouver ? Est-ce que vous ne le savez pas ?… Est-ce que depuis longtemps vous n’avez pas compris à quel point je vous aimais… Et maintenant que je vous ai près de moi, aurez-vous le courage de me repousser ?

Elle eut la tentation poignante de répondre à cet amour qui s’offrait généreusement à elle en dépit de tout, d’oublier auprès de cet homme, prêt pour elle à tous les sacrifices, la douloureuse épreuve qu’elle venait de traverser, de s’abriter sous sa protection mâle et dévouée. Mais elle l’aimait trop pour ne pas songer à lui seul, malgré l’élan éperdu de sa jeune âme qui l’emportait vers le bonheur possible.

— Oui, je dois vous repousser, reprit-elle, raidie contre son ardent désir. Je ne puis être votre femme ! Je ne puis vous apporter un nom déshonoré… Je ne veux pas que vous puissiez être insulté peut-être à cause de moi. Dans Paris, tout le monde connaîtrait bien vite cette cruelle histoire…

Il passa la main sur son visage. Ce qu’elle disait là, durant des nuits entières, il y avait réfléchi depuis le jour où Isabelle de Vianne lui avait fait sa terrible révélation, depuis qu’en Angleterre, il avait appris tous les détails du procès de Charles Vincey. L’âme déchirée et irrésolue, il était arrivé à Lugano sachant y trouver encore la famille Lyrton, altéré d’entendre parler de Lilian. Était-elle responsable, elle, l’enfant adorée, du crime de son père, le seul qui eût failli dans les deux vieilles et respectables familles dont elle descendait, et que lady Evans représentait aujourd’hui, toute la première, avec tant de dignité ?