— Oui… hier, l’abbé Ouchy m’a soumis un projet…

Cette fois, Jean se dresse hors de sa bergère et se met à marcher, tel un lion en cage, que l’on a irrité. Puis il vient se camper devant Mme Dautheray.

— Écoutez-moi, maman ; expliquons-nous une bonne fois. En toute occasion, je vous entends déclarer : « Il faut marier Jean !… » Donc, il m’est impossible d’oublier l’avenir qui m’attend fatalement. Et que je ne repousse pas, en principe… Seulement, je suis bien résolu à ne devenir prisonnier du mariage que le jour où j’aurai rencontré la femme qui me plaira assez pour que la prison me paraisse charmante. Voilà tout !… Et c’est moi qui la choisirai !

Mme Dautheray n’ose pas protester.

Quand elle entend Jean s’exprimer, par exception, avec cette nette et ferme décision, elle a l’impression que son mari est ressuscité ; le maître absolu en ses volontés, devant qui tout et chacun devaient plier.

Jean, étonné de ne recevoir aucune réponse, regarde Mme Dautheray, ne pouvant croire à une si facile victoire. Elle paraît tellement consternée qu’il regrette un peu sa sortie. Il s’approche d’elle, prend sa main et la porte tendrement à ses lèvres.

— Maman, n’ayez pas cet air désespéré. On dirait qu’une catastrophe vient de s’abattre sur votre tête. Soyez tranquille, un jour ou l’autre, vous me verrez arriver chez vous, flanqué de la fiancée que vous me souhaitez si fort ! Vous le savez, je pratique le monde éperdument. J’accepte les thés, je joue la comédie, je danse avec nombre de jeunes personnes dont quelques-unes sont certainement charmantes… Vous-même, en avez une légion en réserve. Par conséquent, il est impossible que l’étincelle ne jaillisse pas à son jour.

— Tu crois ? Jean.

— Mais oui, je crois. Mère, ne vous désolez pas et soyez patiente, je vous en supplie. Si vous voulez bien avertir honnêtement les mères qui me pourchassent que je ne me sens pas du tout mûr pour le sacrement, je verrai vos protégées puisque vous en avez très fort envie. Êtes-vous satisfaite ?

— Oh ! oui, s’exclame Mme Dautheray avec effusion. Quand tu le veux, mon Jean, tu es un amour de garçon ! C’est vrai, je dois fort t’ennuyer… et pourtant ton oncle me recommandait tout à l’heure de bien m’en garder.