— Qu’est-ce que tu vas encore me dire ?

— Rien de terrible ! Ceci, tout simplement… Quand la guerre a éclaté, je n’étais qu’un gosse qui commençait à bien s’amuser. Pendant quatre ans, j’ai peiné comme les camarades et, par conséquent, je n’ai pas joui du tout de ma belle, de ma précieuse jeunesse… Eh bien, maintenant, il faut que je me rattrape. Mettez que je suis un vieux jeune homme. Je reprends ma vie, au point où je l’ai laissée en 1914… Je vous assure qu’après avoir vécu pour les autres pendant ces lugubres années, j’ai besoin de vivre un peu pour mon agrément personnel, avant de m’enserrer dans les devoirs… Je croyais qu’il vous était agréable d’avoir retrouvé votre grand garçon… Et vous ne pensez qu’à le donner à une autre ! Je suis froissé, mère.

— Mon chéri, tu ne parles pas sérieusement, n’est-ce pas ?… Je ne songe qu’à ton bonheur et à mes devoirs envers toi… L’abbé Ouchy me le répétait encore ces jours-ci : « Ma chère fille, il faut marier Jean ! »

— Bon Dieu ! maman, laissez, je vous en supplie, les conseils de l’abbé Ouchy au fond de son confessionnal. Ma pauvre maman, vous avez la rage de l’obéissance ! Je suis sûr que si l’abbé vous commandait de vous asseoir sur un poêle à pétrole en fonction, immédiatement, vous vous croiriez obligée de le faire !

— Oh ! Jean, peux-tu dire de pareilles insanités ! s’exclame Mme Dautheray, scandalisée. Mais, tout de même, elle rit, tant l’idée lui paraît bouffonne.

— Et, là-dessus, est-ce que nous ne déjeunons pas ?… J’ai une faim de cannibale… Je vais me mettre en tenue. A tout à l’heure, mère.

Et il disparaît, au moment même où le maître d’hôtel annonce :

— Madame est servie !

III

Dans l’après-midi, Jean est, en effet, repassé à la Société pour y faire acte de présence. Et cette présence a, d’ailleurs, été aussi brève qu’il le pouvait souhaiter. Après avoir un peu écrivassé, paperassé, s’interrompant pour faire, de mémoire, les croquis de silhouettes séduisantes entrevues le matin au Bois, il a pris congé, pour ce jour-là, du somptueux cabinet d’où, jadis, son père surveillait la prospérité du Val d’Or, dont il était l’admirable cerveau dirigeant.