« Je dis « hélas ! » parce que les questions d’argent me sont odieuses. Mais où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Alors, force m’est bien de brouter dans les champs du Val d’Or. Puisqu’il le faut ! J’ai découvert que je le devais. Il y a eu en moi, réveil du vieil homme ; esclave, même malgré lui, même révolté, furieux de ce qui lui paraît exigé par la justice. Puisque le Val d’Or me fournit les capitaux auxquels je dois une existence ultra-capitonnée, il est strictement naturel que je lui donne une bonne part de mon temps et ne sois pas un égoïste jouisseur, quand un si grand nombre d’êtres s’usent pour me donner des millions. D’ailleurs, soyez bien sûre que je ne me laisserai pas englober par l’insipide tracas des affaires et me réserve des loisirs pour la peinture que j’adore de plus en plus… Ah ! si j’avais pu en faire ma carrière !
« Il est une personne qui n’approuve nullement ma future entrée dans le monde des capitalistes… Encore cependant que, vu le malaise dont souffrent toutes les fortunes, les gens les plus titrés ne dédaignent plus de se donner à l’industrie ; même au commerce, au grand commerce ! seul milieu où ils aient chance de réussir… Car lorsqu’ils dédaignent les hommes de loi, — des scribes ! — les médecins, avocats, etc., ils ressemblent fort au renard devant les raisins…
« Écoutez, Hélène, une conversation que nous eûmes, il y a deux jours, Sabine et moi, et qui m’a laissé plutôt songeur. Une fois de plus, les dissonances, entre nos deux mentalités, se sont manifestées. J’en suis resté un peu congelé. Nous prenions le thé, en tête-à-tête, sur les hauteurs d’Houlgate. Je ne me rappelle plus quel hasard m’avait amené à une allusion sur mes futurs projets de vie occupée.
« Une expression étonnée, presque dédaigneuse, a passé, telle une ombre, sur le beau visage qui me faisait face. Sabine s’est redressée un peu, du fauteuil où elle s’adossait nonchalamment.
« — Devenir un homme de chiffres ? J’espère bien que vous ne ferez rien de pareil, puisque la nécessité ne vous y oblige pas.
« — C’est que je n’aime pas du tout à faire partie de la classe des inutiles, des abominables oisifs.
« Les yeux veloutés m’ont considéré avec une ironie souriante.
« — Inutile parce que vous vivez comme tous les gens du monde ? Oh ! je vous en supplie, restez ce que vous êtes aujourd’hui, un clubman accompli…
« (Hélène, pardon ! je répète.)
« — … Vous ne sauriez être mieux. C’est ainsi que je désire vous voir toujours ! Jean.