« — Quel drôle de garçon vous êtes ! Jean.
« — Drôle !… En quoi ?… Je ne vois pas…
« — Mettons, plus justement, singulier. Vous compliquez votre existence à plaisir ! La destinée vous a accordé tout ce qu’un homme peut souhaiter. Il vous est donné de vivre indépendant, libre de préoccupations mercenaires, jouissant des facilités que le sort vous a généreusement départies… Et, sans aucune obligation, pour obéir à un devoir idéal que vous vous forgez, vous allez vous jeter, tête baissée, dans une carrière que vous détestez ; assombrir votre vie par des soucis d’affaires qui vous sembleront odieux, j’en suis sûre… Alors que les richesses continueront d’affluer dans votre coffre-fort, que vous vous en mêliez ou non ! Oh ! oui, vous êtes un singulier garçon !
« Le discours n’est pas garanti textuel, mais le sens y est.
« J’ai approuvé :
« — Je n’ai, comme vous, aucune illusion sur l’utilité… très relative, oui, de ma présence au Val d’Or et sur la valeur de mon effort. Mais du moins, je prendrai, autant que je le pourrai, ma part infime dans le travail de l’immense ruche qui peine pour moi. Cet ennui, que j’accepterai volontairement, me paraît la rançon d’une fortune que je n’ai pas eu à gagner. Ainsi je jouirai, avec moins de scrupule, des largesses que le sort m’octroie. C’est si simple !
« Ici je me suis arrêté court, avec la terreur soudaine, moi qui parlais de simplicité, de paraître à Sabine horriblement poseur, en lui laissant voir mes idées de derrière la tête.
« Sauf à vous, petite amie chère, qui me comprenez si bien, je n’aurais dû en parler. C’est vrai, de jour en jour, je suis hanté plus impérieusement par cette préoccupation de la solidarité dans le travail. Je l’ai rapportée, je crois, des tranchées où, pour la première fois, j’ai subi vraiment le contact des humbles. Et puis, Hélène, vous avez très fort contribué à la développer en moi.
« Je vous vois dresser une tête surprise et m’interroger de vos grands yeux qui sont la pensée même… Je sais bien, oui…, jamais vous ne m’avez rien dit en ce sens. Mais je devinais bien votre blâme secret ; et de vous voir si vaillante à la tâche, acceptant avec tant de simplicité, vous, femme, une existence toute de labeur, la honte de mon farniente m’envahissait peu à peu, jusqu’à me devenir insupportable. Ainsi, j’en suis arrivé à cette conclusion que je devais devenir — en une certaine mesure — la proie du Val d’Or. Et je le ferai, quoi que pense Sabine.
« Sans doute, parce qu’elle est très finement intelligente, elle a deviné en moi une sorte de recul, devant son attitude. Et, laissant de côté le sujet délicat, elle a cessé d’être une patricienne dédaigneuse, pour se montrer tout simplement la femme grisante qu’elle sait être, à qui ma faiblesse pardonnerait tout… Et qui verra à ses pieds, le jour où elle voudra, de Bresmes ; simplement duc, lui, et « être de luxe », sans plus…