« Comment diable ! jeune femme, — pardon ! — madame, votre inexpérience a-t-elle pu concevoir une œuvre comme celle que vous m’avez soumise avec une modestie dont je demeure ahuri et admiratif ? Pourtant, il n’est pas possible que vous n’ayez pas conscience de la valeur réelle de votre pièce ; mis en dehors, les défauts, gaucheries, taches inévitables dans une œuvre de débutante !
« Je dis « débutante », parce que vous m’avez affirmé — et vous semblez d’une adorable sincérité ! — que jamais, vous n’aviez essayé d’écrire pour le théâtre. Il faut, vous m’entendez, il faut que nous causions ensemble de votre travail pour la mise au point. Je serai… sage autant que dans votre jardin, à Colmar, et votre petit gosse pourra jouer près de nous. Mais ce serait impardonnable à vous — si bonne mère, — de ne pas tirer parti de la chance de réussite qui vous échoit ! Pour mettre tous les atouts dans votre jeu, voulez-vous m’accepter pour collaborateur ? Je vous montrerai ma pièce, à moi, vous verrez comment, parti du même point que vous, j’ai construit scènes et personnages ; et, si vous y consentez, nous pourrons mettre en commun nos idées qui, tour à tour, se joignent, divergent, se complètent. C’est très curieux !
« Vos bonshommes sont absolument vivants. Vous avez un sens épatant du dialogue, de l’optique du théâtre, de la langue qu’il y faut parler…
« Est-ce un hasard ou le sujet qui vous a inspirée, et seriez-vous capable d’écrire d’autres œuvres valant quelque chose ? Ça, je n’en sais rien, ni vous non plus. L’avenir nous le dira. Avec le tour d’esprit humoristique que révèlent vos « nouvelles américaines », comment pouvez-vous devenir aussi empoignante que vous l’êtes dans certaines de vos scènes !… Ah ! mon enfant, vous intéressez rudement le vieux routier que je suis… »
Hélène a fini de lire. Les idées, dans son cerveau, tourbillonnent en une sarabande folle. Elle ne peut encore croire qu’elle a bien compris cette lettre stupéfiante. Elle la recommence une fois, deux fois, trois fois… Vraiment non, il ne se moque pas d’elle, quand il lui offre sa collaboration…
Et soudain, alors, une double impression fait sourdre en elle une joie éperdue, encore bien plus intense que le jour où Dubore lui a annoncé son premier succès : l’intuition que son humble plume de femme peut assurer son indépendance et, ainsi, la rendre, selon le monde, moins indigne de Jean… Du moins, elle ne viendra plus à lui, les mains à peu près vides, et ne sera pas toute dénuée devant Mme Dautheray…
Sur elle, sur son talent, révélé par un maître expert comme Barcane, elle n’a pas un retour. Elle souhaite uniquement, pour Jean, que le merveilleux espoir qui vient de lui être apporté ne soit pas une fugitive illusion.
XXII
La soirée s’avance et Jean n’a pas paru.
Elle regarde encore la pendule. Dix heures ! La résistance qu’elle a prévue se prolonge. Et à mesure que coulent les minutes, elle sent fuir de son âme, l’espérance qui y palpitait comme un oiseau fou.