Hélène est toute seule à travailler dans le cabinet du quai Bourbon. Sa table, installée devant la fenêtre, est encombrée de papiers, de notes, de livres qui absorbent son attention — parce qu’elle est un secrétaire consciencieux, et aussi parce que son travail l’intéresse beaucoup… Ce qui ravit le professeur Barcane et l’amène, peut-être inconsciemment, à traiter un peu en collaboratrice cette aide qui le comprend, même le devine, traduit sa pensée, avec une justesse qui le stupéfie.
A son fils, il répète sans cesse :
— Cette jeune femme est d’une remarquable intelligence ; elle a un cerveau masculin avec des intuitions féminines. Elle prétend qu’elle doit sa logique, sa précision, à son père, qui l’a fait beaucoup travailler avec lui. Et puis, elle a eu de fortes études scientifiques, toujours sous la direction de professeurs hommes. Quoi qu’il en soit, elle est, pour moi, l’assistante rêvée. Je n’ai qu’une crainte, c’est qu’on me la souffle !
— Qui ? Un de vos confrères ?
— Eh ! non, mais quelque amoureux !… Une jolie créature, toute jeune ! Tu imagines, toi, homme d’expérience, qu’elle peut s’accommoder, pour toute distraction, du plaisir austère que lui offrent les littératures comparées. Ce serait bien étonnant !…
Raymond Barcane répond par un geste vague, et son père n’insiste pas, indifférent, en somme, à la vie privée de sa secrétaire.
Lui, Raymond, l’est beaucoup moins. Hélène Heurtal l’intrigue étrangement. Pas une seconde, il n’admet que cette jeune femme, faite pour l’amour, se confine dans la solitude du veuvage. Certes, un jour ou l’autre — si la chose n’est déjà accomplie, — elle prendra un amant ou trouvera un mari. D’autant qu’elle n’a pas dû être bien éprise du premier… Elle parle de la passion — quand, par exception, elle en parle, la conversation l’y amenant, — avec un détachement ironique et paisible qui, pour un connaisseur comme lui, est nettement révélateur. Elle semble une prisonnière libérée. Le mariage a-t-il donc été un joug à sa forte individualité ?
Il aimerait à causer avec elle, afin de poursuivre ses investigations. Mais elle ne s’y prête pas du tout ; ne bougeant pas de la tour d’ivoire où elle paraît garder sa personnalité intime, soigneusement enfermée. De telle sorte qu’il ne peut encore, avec certitude, discerner ce qu’elle est… Une coquette raffinée ?… Une féministe, heureuse en son indépendance ? Une pure cérébrale se confinant dans les jouissances de la pensée ?… Et pourtant, il a noté en elle une délicatesse tendre, un sens pénétrant des choses du cœur, un je ne sais quoi d’obscurément passionné… Ou bien est-elle, tout simplement, une honnête femme, très intelligente et point sensuelle, à qui la maternité suffit : à ce point qu’elle peut, sans effort, accepter sa destinée de solitaire ?
— Très originale en son genre, décidément, cette petite Heurtal… Si je pouvais l’attirer comme secrétaire… Mais elle n’a pas l’air très en confiance avec moi… Attendons l’occasion…
Et il attend avec une impatience que les jours qui passent rendent peu à peu frémissante. Chaque fois que les circonstances les ont rapprochés, il se demande, après l’avoir quittée, séduit, énervé et curieux, vers quel avenir s’en va cette indépendante ; charmeuse sans aucune coquetterie et dont, lui aussi, a vite constaté la supériorité intellectuelle.