Ah ! je le sais bien que je ne partirai pas !… Et que je ne vous demanderai pas de partir, ô mon ami, qui ne serez que mon « ami… », mon ami très cher. Oui, restez, si vous pouvez me faire le sacrifice de ne pas espérer ce que je ne vous donnerai pas, résolue à n’être plus le bien de personne…
Peut-être vous en souffrirez… parce que vous êtes homme ! Et les meilleurs veulent tout, de l’être cher… Et, en ce moment, je vous suis chère, si chère ! je le sens délicieusement… Mais, moi aussi, je souffrirai quand vous me quitterez… Plus durement que vous, peut-être encore, car ce sera en mon cœur que vous avez arraché de sa tombe, et qui devra, vous parti, retrouver l’horreur de la mort.
3 août.
Voici les Abriès arrivés et installés déjà ; non pas en mon calme domaine, mais à l’abri d’un palace fourmillant d’hôtes select. Paul est épanoui, les petits sont adorables et Marinette délicieusement jolie, chic à l’avenant, semble leur grande sœur, et trace, dans le Tout Saint-Moritz, un sillage de Parisienne infiniment élégante, dont les remous sont très amusants à observer. Ils atteignent jusqu’aux excursionnistes convaincus, tannés par le soleil et la neige, aux allures de vagabonds, qui, pour la regarder, oublient un instant glaciers, guides, piolets.
Cette présence est pour moi une diversion forcée. Peut-être elle va me guérir, si j’essaie résolument d’échapper au mal…
Mais pour guérir, il faudrait le vouloir ! Il faudrait ne pas nous voir sans cesse, rapprochés plus encore par sa camaraderie avec Paul qui mêle sa vie à la nôtre. Il faudrait que nous n’ayons pas, tous deux, cette même résolution, silencieuse et inflexible, de ne perdre pas une parcelle du peu de jours qui nous sont donnés. Car le 19, il doit être de retour dans le Dauphiné, où l’anniversaire de sa mère rassemble tous les enfants.
Ah ! devant cette certitude, je ferme les yeux sur l’avenir. J’étouffe tout conseil de prudence. Confiante en mon ami, je vis dans le seul présent, comme dans un songe enchanté, oublieuse du réveil certain. Sans résistance, je me laisse gâter avec une délicatesse tendre, un souci de mon plaisir, de mon repos, qui me fait bondir le cœur d’une joie inconnue. Jamais personne n’a été ainsi pour moi, même ceux qui m’ont le plus choyée. Et, jadis, dans l’amour de Robert, il n’y eut rien de pareil ! Car c’était pour lui qu’il m’aimait…
6 août.
Les douces matinées que je passe !
Je vais retrouver les enfants qui jouent dans une prairie écartée sous la garde d’Agnès… Et lui vient me rejoindre… Nous nous asseyons sur quelque roche moussue, et nous causons, — ou même nous nous taisons… — tout en regardant les petits, qu’un élan câlin ou le caprice du jeu fait bondir vers nous.