Parce que j’avais les nerfs en déroute, j’ai bousculé ses précautions oratoires par un bref :

— Voyons, Paul, expliquez-vous, je vous prie… Qu’y a-t-il ?

Et sûrement, en cette minute, j’avais des yeux d’orage et ma bouche volontaire, la bouche de père, au commandement de laquelle toujours on obéit…

Alors, désorienté par mon accent, si différent de celui que j’ai à l’ordinaire avec lui, il m’a, en quelques mots, raconté ce que je savais déjà : le duel à propos de la Danaïde, dont Robert sort le bras fracassé. Pas d’autre blessure n’est mentionnée.

Je l’écoute, crispée jusqu’à l’insensibilité, les yeux attachés sur une branche d’arbre mouvante, sous la brise, devant ma fenêtre. Une pensée, obscurément, erre obstinée dans mon cerveau, — lueur qui éclaire des abîmes : « Que cette balle eût dévié, et peut-être, à cette heure, je serais veuve… libre… »

C’est horrible de songer cela ! Pourtant, je ne suis pas cruelle… Il aurait besoin de mes soins, que je les lui donnerais sans effort… comme à un étranger. Et jamais je ne ferais l’ébauche même d’un geste pour abréger sa vie d’une seconde, si elle dépendait de moi… Il me semble, du moins…

Je raidis toute ma volonté pour ne pas penser, pour ne rien sentir… Et je m’aperçois que Paul me considère ahuri, inquiet de mon calme inexplicable pour lui. Dans son désarroi, il me dit d’un ton encourageant :

— Vous voyez, Viva, qu’il n’y a pas lieu de vous tourmenter.

— Me tourmenter ?… Oh ! Paul, vous n’imaginez pas que moi, épouse délaissée, trahie au su de tous, je puisse « me tourmenter » au sujet de votre beau-frère blessé par sa faute et pour sa maîtresse !

— Mais il ne vous dit pas pour quelle raison il s’est battu ! riposte Paul naïvement.