Quand mon ami est venu me prendre, il a trouvé le bon Paul qui fumait devant le perron, attendant que je fusse prête. De ma fenêtre, j’ai vu sa mine, à l’annonce de ce compagnon de promenade ; et distraite une seconde de ma propre déception, je me suis mise à rire derrière mon rideau, tant il avait l’air exaspéré contre Paul, qui, bien innocent, s’exclamait sur son plaisir d’aller, avec nous, revoir l’hospice de la Bernina.

C’est vrai que cette excursion à trois a été odieuse de banalité… une promenade perdue !…

Et les jours fuient si vite ! Ils me semblent une eau lumineuse, qui filtre entre mes doigts, serrés en vain pour la retenir.

Une dernière semaine… Et puis ce sera le réveil… Lui aussi ne peut l’oublier. A combien de choses je le sens !

10 août.

Est-ce déjà le réveil ! Tout à l’heure, j’ouvre un journal et j’y vois une dépêche de New-York, annonçant que le maître Robert Doraine a provoqué en duel au pistolet le millionnaire Hugh Manfield, lequel affichait cependant une enthousiaste admiration pour la belle interprète de la Danaïde. Robert est atteint à l’épaule. Le millionnaire a la poitrine traversée d’une balle.

L’aventure fait grand tapage, vu les personnalités en jeu, mondaine et artistique, et elle est contée avec des commentaires et des sous-entendus qui ont amené un flot de sang à mes joues décolorées par la révélation imprévue. Vraiment, le maître Robert Doraine oublie un peu trop qu’en Europe il a laissé une femme qui porte son nom ! Sa vie n’étant pas en péril, aucune pitié n’adoucit la révolte qui m’ébranle tout entière, — la même que s’il m’avait souffletée devant tous.

2 heures.

Il a jugé à propos de télégraphier la nouvelle à Paul, avec prière de m’avertir.

Aussi, mon dévoué beau-frère est-il apparu, il y a une heure, à l’hôtel, plutôt embarrassé de sa mission, et inquiet de la façon dont j’accueillerais l’événement, qui, croyait-il, m’était encore inconnu.