En somme, le détachement ayant accompli peu à peu en moi son œuvre impitoyable et bienfaisante, nos rapports, très simplifiés, sont ceux d’étrangers bien élevés que la vie d’hôtel rapproche banalement à certaines heures. J’occupe un étage de notre maison du Cours-la-Reine, lui, un autre, les deux appartements tout à fait indépendants. Seul, le rez-de-chaussée, salle à manger pièces de réceptions, hall pour les auditions musicales, demeure en commun. Nous nous rencontrons, ou ne nous rencontrons pas, pour les repas, sur un avis donné en temps ; toujours comme à l’hôtel, courtoisie en plus. Nous pratiquons chacun à notre guise, ensemble ou séparément, les sorties mondaines, selon la loi d’absolue liberté d’action que nous avons, l’un et l’autre, reconnue indispensable pour rendre possible notre vie sous un même toit.

Je me suis reprise tout entière ; et il a très bien compris que je partirais, le jour même où il tenterait d’enfreindre le pacte de la séparation décidée entre nous, sans l’ingérence d’aucun homme de loi.

Grâce à Dieu, comme disent les bonnes gens, ses actes n’éveillent plus en moi l’écho qui me torturait et ne touchent plus mon misérable cœur qu’il n’a pas pu rassasier, parce que je cherchais désespérément en lui ce qui n’y était pas. Presque, je m’étonne maintenant d’avoir tant aimé, tant souffert, tant lutté, pour disputer et garder ce que j’appelais mon bonheur. Pauvre bonheur ! ce n’est plus qu’une loque salie d’avoir été traînée dans la boue. Jadis, ce fut un voile merveilleux, un tissu de lumière, à travers lequel je regardais la vie, les yeux éblouis… si je me rappelle bien encore !

Aujourd’hui, mon ivresse dissipée, je vois l’homme qui est mon mari tel qu’il est vraiment, je crois ; et j’en suis arrivée à le regarder, curieusement, vivre épanoui dans un égoïsme inconscient et superbe d’où émane son inaltérable insouciance pour tout ce qui ne lui est pas source de jouissance. En amour, pas de cœur ; mais des sens de raffiné, insatiable, et chercheur de voluptés rares et violentes. Très séduisant… Cruel sans y penser, point méchant ; élégamment amoral.

Après tout, sa mentalité n’est pas sensiblement inférieure à celle de la majorité des hommes, dans le monde où nous fréquentons. Et en plus, c’est un merveilleux artiste. Seulement par nature, et en toute chose, il est l’inconstance faite homme ! Donc la fidélité n’existe pas pour lui.

Et justement je lui en demandais, voulant, sur ce chapitre, recevoir autant que je donnais. Prétention naïve et absurde. Autant eût valu exiger de la mer que ses vagues fussent sans remous ! Mais, alors je ne savais pas, j’étais si jeune, sans mère ; et père absorbé par sa double vie de financier audacieux et d’homme armé pour la conquête.

Il a commencé par me griser d’amour parce que lui-même était grisé. Comment alors aurais-je deviné que cette ivresse était chez lui, seulement une crise, ne devant, ne pouvant être que passagère !

Et cependant il tenait à moi, c’est vrai. L’idéal pour lui, c’eût été de me garder, moi l’épouse, amoureuse autant qu’une maîtresse… Mais aussi de vagabonder partout où sa fantaisie l’attirait.

Si j’avais eu la lâcheté d’accepter, afin de le retenir, cette combinaison charmante pour lui ; de continuer à pardonner, comme aux premières fois je l’avais fait dans ma folle passion, croyant, d’ailleurs, à la durée de son retour ; alors notre union eût pu subsister, à travers les orages… Pareille à celle de tant d’autres où chacun sait s’accommoder raisonnablement de sa part, fût-elle pitoyable.

Seulement, voilà : à mesure que je le connaissais plus, les liens qui m’avaient si étroitement attachée à lui se déchiraient, mettant mon cœur à vif. Ma volonté n’y était pour rien. C’était l’amour qui se mourait. Et c’était atroce !… Avec quelle angoisse, quels sursauts, quelles révoltes il me quittait, laissant grandir le dégoût d’une vie où je me débattais, à la façon des pauvres oiseaux mortellement blessés qui essaient encore de voler — au prix de quelles douleurs !