Et puis, un jour est venu, où je n’ai plus rien senti. L’amour était mort.

Alors, mon cœur a connu la paix glacée du vide. J’avais atteint le repos ; et j’en ai joui comme notre bête humaine jouit de ne plus souffrir, au sortir de la crise qui l’a suppliciée. Mais c’était le repos, l’horrible repos de ceux qui n’attendent, ni n’espèrent, ni ne désirent plus rien. La nuit était tombée sur moi.

Du moins, je ne suis plus malheureuse ; et je finirai, je pense, par m’habituer tout à fait à vivre uniquement en spectatrice désintéressée d’elle-même.

C’est une question de temps.

Mon cœur, instruit par l’expérience, ne demande plus rien. Mais sous la tombe qui l’écrase, il se souvient encore de ce dont il avait soif et qui lui a été refusé.

A certaines heures, les heures noires, je l’entends qui pleure désespérément tout bas ; sans plaintes ni supplications, ni révoltes inutiles. Je me détourne alors, farouchement résolue à le laisser mourir, comme est mort l’amour en moi ; cela ne change rien de gémir parce qu’on souffre trop ! Tout au plus cela soulage. Du moins, voilà une faiblesse à laquelle, devant moi-même seulement, je me suis abaissée. Et encore, je suis en chemin de m’en guérir tout à fait, grâce à l’incommensurable je m’en fichisme qui m’apporte le bienfait de ne plus m’attacher.

Je ne suis plus que des nerfs et un cerveau, cachant des sens, un cœur glacé, sous le masque de l’usage du monde que je porte bien attaché. Précieux masque auquel je dois une physionomie très « sortable » de femme évidemment fort sceptique, indifférente à la passion jusqu’à l’invraisemblable, plus sauvageonne que sociable mais, en somme, très capable de gaieté, de gaieté moqueuse… gamine… voire même blagueuse, — c’est rare ! — en ses causeries avec ses semblables… A moins qu’une impérieuse soif de silence ne fasse d’elle une étrangère, même parmi des amis.

Car mon humeur a de ces voltes, — nées de causes si subtiles parfois ! — qui me rendent incompréhensible pour les trois quarts des gens que je fréquente.

D’ailleurs, après quelque résistance, ils se sont habitués à me prendre telle que je me montre à eux.

Même, ils ne s’étonnent plus de me voir si peu troublée par les fantaisies amoureuses de mon mari. Certains — les naïfs — pensent sérieusement : « Elle ne sait pas ! » D’autres, plus avisés, décrètent, et ceux-là devinent juste : « Il lui est trop indifférent pour l’émouvoir encore ! »