— Parfait ! Allez. Ne faites pas attendre.
Il sort ; et, avec cet obscur sentiment de délivrance qui m’envahit dès qu’il me quitte, je regagne, ravie, la solitude de ma chambre, où tout de suite, d’instinct, je vais trouver ma chaise longue. Est-ce donc le printemps qui me rend très lasse, me fait toute brisée, à certains jours, d’une fatigue inconnue ?…
Blottie dans la mollesse de mes coussins, je reste immobile, songeant à peine ; les paupières mi-closes, je contemple le visage ami de ma chambre dont le charme m’est un apaisement. Elle est vraiment mienne ; car je l’ai créée toute seule. J’en ai patiemment réuni les meubles, du dix-huitième authentique, pas du « truqué » !… qui forment une harmonie délicieuse avec les vieilles boiseries délicatement grises dont les murs sont revêtus, coupées de panneaux en pur jouy, comme les rideaux, les jolies fauteuils à oreillettes du vieux temps, les bergères douillettement souples… Tout cela, venu de la demeure familiale où, tout enfant, j’allais hors de Paris, jouer avec une fougue de petit animal ivre de liberté.
J’ai, autour de moi, des fleurs, beaucoup de fleurs, et mes bibelots préférés. Près de ma chaise longue, la petite table volante, toujours encombrée de livres, revues, journaux, — divers, à embrouiller tous les jugements sur mes goûts, — au milieu desquels, bien juste, trouvent place mon buvard, l’encrier et le frêle cloisonné, chaudement teinté, d’où jaillissent les palmes transparentes d’un asparagus. Au mur, quelques aquarelles, gravures, pastels, mes œuvres d’élection.
Par les hautes fenêtres, ouvertes sur le Cours-la-Reine, je vois fuir, au delà des arbres, à travers la mouvante dentelle des feuilles, l’eau laiteuse aux reflets de jade, que des remous moirent de gris tendre et de bleu passé, sous le sillage des hirondelles.
Et je jouis si fort de ce charme des choses que, un moment, je demeure à rêvasser, sans nul désir d’attirer ma table pour y prendre mon buvard et commencer à écrire…
29 mars.
Tantôt, vers la fin de l’après-midi, une averse éclate violemment tout à coup. J’étais près de chez Marinette. Je grimpe chez elle, non par crainte de l’eau, dont je savourais la senteur de verdure fraîche, mais avec l’espoir que cette grosse pluie aura fait revenir au gîte ses deux « petits », que j’aime avec toute ma tendresse maternelle inemployée.
En effet, inquiète des menaces du ciel, leur Anglaise, la prudente Agnès, les a ramenés plus tôt ; et je les trouve dans le hall, s’affairant autour d’un chemin de fer dont les rails s’allongent sur le parquet luisant. Guy dirige l’organisation du convoi avec l’assurance de ses six ans ; et, comiquement paternel et autoritaire, il se fait aider par Hélène, sa cadette, dont j’aperçois, sous la lumière de la fenêtre, la figure ronde et menue, la bouche en fleur, les yeux câlins et malicieux, — ceux de sa mère, — la mine volontaire de petite personne sûre de son pouvoir. Moi, la première, je suis sans défense devant l’appel caressant de ses bras frais, de ses lèvres, de sa voix d’oiselet…
Leur chemin de fer les accapare si fort qu’ils ne m’ont pas entendue arriver.