14 septembre.
Une idée m’est venue cette nuit, tandis que, les yeux larges ouverts, je songeais… comme je songe désespérément des heures entières, sans pouvoir trouver l’oubli du sommeil. Telle que je me montre à lui… et je suis comme je sens… je l’attache à moi, chaque jour davantage. Je lui laisse espérer un avenir auquel je ne crois plus…
Alors, c’est misérablement égoïste d’aviver un sentiment qui sera pour lui une source de souffrance…, s’il lui faut me regretter, un jour plus ou moins prochain… Puisque je l’aide, — j’ai déjà pensé cela à Saint-Moritz… — je devrais le détacher de moi…
Et je ne peux pas consentir à un pareil sacrifice !… Il est au-dessus de mes forces !
C’est vrai, pour lui, en ce moment, — avec sa mère, — j’emplis le monde. Mais les hommes oublient, même les meilleurs, même les plus épris… Pourquoi troubler la fragile ivresse de notre présent qui meurt ?… Là-bas, loin de moi, dans un milieu nouveau, distrait par cette vie de la pensée, si intense chez lui ; par ses curiosités de voyageur, par la société de femmes d’une autre race, parmi lesquelles, sûrement, certaines seront aussi séduisantes que moi et lui offriront peut-être le lien que je n’ai pas voulu nouer entre nous, — le plus fort de tous… alors, sa jeunesse d’homme subira l’action dissolvante de l’éloignement, soit que je… disparaisse tout à coup, ou demeure seulement une créature dont l’échéance est plus ou moins proche, — fatalement.
Mon bien-aimé, quelle indignation — et vous auriez peut-être raison ! — si vous soupçonniez que je pense ces choses !
Mais un tel détachement m’envahit, depuis que j’ai l’impression, qui m’enserre comme un cilice, d’être une condamnée, séparée déjà des vivants qui ont l’avenir !
J’ai beau essayer de me raisonner, en me prouvant que le docteur Vigan, en somme, ne m’a rien dit qui justifie absolument la crainte entrée en moi ; et qui est amenée par quoi ?… Par le souvenir du diagnostic porté sur une inconnue par le docteur Valprince ?… Parce que je ne puis oublier la destinée de ma jeune tante et de ma mère ?… Rien ne prouve que ce qui a été pour les autres, soit aussi pour moi… Par ma faiblesse grandissante ?
Peut-être déjà j’irais mieux si j’avais obéi à ce médecin et m’étais soignée tout de suite ? Mais alors, c’était renoncer à mes derniers jours de joie…
Il y a des minutes où je me dis que c’est fou, ce que j’ai fait là ! Pourtant, puisque le docteur Vigan m’a affirmé que mon retard ne modifierait pas l’avenir… Bientôt, d’ailleurs, j’aurai tout loisir pour me soigner !