Ce soir, dans le salon, après le dîner, la causerie était très animée entre les hôtes de père, juste assez nombreux pour que chacun puisse, à son gré, trouver son plaisir.
Mais il n’y avait pas là celui dont la force me soutient par l’influence de quelque fluide magnétique.
Aussi, je les écoutais tous, muette au fond de ma bergère, essayant de ne pas paraître trop détachée de tous les propos qui voletaient autour de moi. Car je redoute la perspicacité aimante du regard de père. Très souvent, depuis que je suis à l’Hersandrie, je le rencontre, ou le devine, ce regard que traverse une surprise inquiète. Père soupçonne qu’en moi il y a quelque chose de changé. Quoi ?… Trop discret pour m’interroger, puisque je demeure silencieuse, il cherche, m’observant avec une tendresse qui se révèle par ses gâteries, par la sollicitude de quelques questions brèves sur ma santé.
Pour l’en remercier, je redeviens caressante avec lui comme aux jours de ma toute jeunesse ; j’essaie d’être encore, un moment, « sa petite Joie », ainsi qu’il m’appelait autrefois. Je m’applique à faire à ses hôtes une souriante figure, heureuse que Marinette m’aide, en devenant d’instinct le centre attractif. Hélas ! lundi, elle me quitte pour aller trouver son amie chère.
Mais ce soir, encore, elle était là et distillait son grisant parfum. Elle était amusante à regarder, campée sur le bras d’un fauteuil, ses pieds fins allongés sur le tapis, toutes les lignes de son corps souple trahies par la robe étroite ; son profil à la Greuze, levé vers Rouvray, très allumé ainsi que les autres hommes campés autour d’elle…
Quelle insouciance heureuse émanait d’elle qui ignore l’épreuve…
Tout à coup, je l’ai enviée… Et je me suis sentie loin, si loin d’elle, ma « petite », à qui j’avais trop livré de mon cœur pour ne pas être déçue. C’était imprudent. Il faut très peu demander aux êtres que nous aimons.
Marinette, la pauvre petite, me donne vraiment, aujourd’hui, tout ce qu’elle est capable de m’offrir ; et, restée seule, je regretterai bien fort l’animation de sa jeune vie, les câlineries de son affection, la drôlerie et l’abandon de ses confidences, ses saillies qui me distrayaient de mon tourment, qu’elle partira sans avoir soupçonné…
Quand elle saura, — surtout si je disparais, — elle me pleurera éperdument. Et puis, elle se fera consoler par l’amie nouvelle que son imagination pare de toutes les grâces.
Tant mieux, après tout. Pourquoi ce désir égoïste de laisser de la tristesse derrière soi ?… C’est si peu, un être de moins…