J’avais aussi Denise Muriel, l’artiste dont la voix merveilleuse attire mon époux comme un aimant, alors que sa hautaine réserve de femme le désarçonne toujours. Il ne comprend pas du tout, lui, le maître vainqueur ! que celle-ci qui vibre toute en chantant sa musique, ne prétende voir en lui que le créateur d’art. Il ne le croyait pas, au début de leurs relations. Mais, bon gré mal gré, il lui a bien fallu reconnaître que cette cantatrice aux allures de femme du monde était orgueilleusement impeccable, en tout cas rebelle à son prestige. Aussi n’étaient le charme magique de sa voix, sa rare sensibilité d’artiste, je crois bien qu’il la haïrait d’être inaccessible, et d’autant plus tentante, avec sa beauté fière, son sourire détaché, son dédain à peine déguisé pour l’humanité masculine. Par quelqu’un, elle a dû souffrir.

Et puis encore était venue Maud Alcott, la fervente sportswoman, la joueuse de golf, patineuse, écuyère ; l’insatiable curieuse du modernisme sous toutes ses formes, qui, en sa vitalité d’Américaine, fait de la médecine, de la sculpture, du socialisme, joue de la harpe en archange et bavarde avec un esprit d’humoriste audacieux.

Après elle était arrivée la comtesse Terray, une femme du monde qui s’adonne à la peinture avec la passion d’une professionnelle, et dont le visage à la Joconde s’éclairait, moqueur et amusé, aux paradoxes que lui versait généreusement le vieux garçon désabusé qu’est Charles Voulemont, le critique musical, un ami de toujours.

Aux premiers temps de mon mariage, il m’a été présenté par Robert lui-même ; et il a traversé, à mon égard, la crise banale ; puis, trop clairvoyant pour ne pas constater vite qu’il n’arriverait à rien, il est devenu mon ami. Il est morose et spirituel, très artiste ; enragé d’avoir gaspillé sa vie à tous les souffles féminins qui ont voltigé autour de lui. Et voltigent toujours ; car il est encore très goûté, en dépit des cheveux qui s’argentent sur les yeux très noirs, ses belles dents solides, sous la moustache courte, connaissant toutes les morsures.

Nous philosophons ensemble. Nous déblatérons sur l’existence, sur les gens, sur nous-mêmes ; et aussi, nous en rions avec l’impertinence frondeuse de deux écoliers. Ses façons de pince-sans-rire me ravissent ; et, à certains jours, me donnent de tels fous rires qu’il se fâche et fulmine « qu’il ne me permet pas de me f… de lui ». Nous faisons de la musique. Nous fourrageons dans celle de tous, de Robert et des ultra-modernes.

Lui, rageur, car d’instinct il est un classique, subit l’envoûtement des œuvres de Robert, qu’il proclame, exaspéré, une musique « corvéable » de fou et d’enchanteur.

Qui avais-je encore du côté « mâle » ?… Raymond Valbert, le célèbre défenseur des grands criminels, venu au passage chercher une tasse de thé ; gai comme un collégien en vacances. Et Sylvaire, le violoniste. Et Rouvray, tout vibrant des polémiques artistiques que soulève son exposition et qu’il est venu me conter. En effet, je suis, pour lui, une façon de confidente, l’ayant convaincu, lui aussi, qu’il perdait son temps à me faire la cour. Très expérimenté il a, je crois, deviné que Robert m’avait suffi jusqu’à la saturation.

Donc nous nous voyons pour « causer ». Il sait qu’en y mettant la manière, il peut tout me dire, sauf ce qui concerne mon époux ; et j’en entends de toutes les sortes, des histoires contées avec une verve de rapin original, très intelligent, dans une langue colorée, jamais grossière de pensée ni de mot. Vivant par profession — il dessine les costumes à l’Opéra-Comique — dans le monde des coulisses, il en sait toute la chronique. Et il connaît également bien tous les potins du monde artiste, du demi-monde, même du vrai monde, apportant, en ces milieux divers, une amoralité candidement cynique, une parfaite probité de parole et beaucoup de bonté.

Tous réunis ainsi, nous avons passé un de ces moments charmants qui sont les récréations des grands. Ah ! la bonne débauche d’idées et de musiques !… Une mélodie chantée par Denise Muriel, que Sylvaire accompagne au violon… Un duo sauvagement original, pour deux voix de femme, que nous déchiffrons et qui fait bondir Voulemont, séduit sans vouloir l’avouer. Nous le lui prouvons. Il regimbe si indigné, que les rires fusent ; et la causerie repart, touchant à tout, avec une audace d’enfant gâtée qui se sait tout permis.

Je jouis délicieusement d’être très loin de moi-même. Ma cervelle grisée est en fête et me fournit des ripostes prestes.