— A vous disséquer ?… Non… Je pensais seulement que je n’avais pas encore rencontré de femme à qui je puisse vous comparer.

Je regimbe.

— Ah ! je vous en supplie, n’allez pas vous imaginer que je suis un exemplaire rare ! Vous auriez à revenir de trop loin. Ne vous intéressez surtout pas à moi ! Je ne vaux pas tant d’honneur, croyez-m’en. Si vous ne voulez pas me voir rentrer dans ma coquille, bavardons, à l’occasion, comme deux camarades… Et n’attendez rien de plus. En dépit des apparences, je suis une vieille dame, que la vie s’est chargée de rendre une sage désabusée.

Les yeux gris me regardent avec une attention sérieuse, presque grave.

— Je ne vous demanderai, madame rien d’autre que ce qu’il vous plaira de m’accorder…

— C’est parfait !… Alors, pour sceller notre pacte, je vais au piano. Prenez cela pour une récompense. Que voulez-vous que je vous chante ? L’invocation de la Danaïde ?

— Oh ! oui…

Il s’approche du piano. Je commence à chanter… Et, tout de suite, je me sens merveilleusement écoutée. Cet homme, qui déclare n’être capable que de sentir la musique, est un auditeur incomparable. Ah ! qu’il la comprend et s’en pénètre !… A un degré qui, inconsciemment, le rend très difficile quant à l’interprétation.

C’est intéressant de chanter devant lui. Pas la banalité d’un éloge. Aucun parti pris, ni raideur de jugement. Il écoute et sa seule attention est plus expressive que toute parole.

Les minutes coulent… Et je chante… Combien de choses !… Je ne sais vraiment plus. Dieu ! que c’est bon d’être ainsi emportée hors de soi ! La musique agit sur moi comme un baume d’oubli. Aucune pensée amère ne meurtrit plus mon cerveau. Je vis toute dans le monde enchanté des harmonies.