Je m’arrête, serrant mes lèvres, pour être sûre qu’elles ne commettront point de trahison.
Il a dressé la tête et m’enveloppe d’un coup d’œil aigu. Mais je demeure impénétrable et, tranquillement, je casse mon pain.
Quelle figure aurais-je dans cette maison, si je ne paraissais tout ignorer ? Et cependant une pensée vient en éclair de me traverser le cerveau : « Par quelle aberration ai-je pu me résigner à continuer de vivre près de cet homme qui ne m’est plus rien ? »
15 mai.
Aujourd’hui, aperçu Meillane au mariage de la petite de Chambray dont il est vaguement cousin. Le hasard fait qu’il connaît nombre de gens que je fréquente, peu ou prou. D’où ce résultat que nous nous rencontrons plutôt souvent, ici ou là, en dehors de notre cercle intime où l’a fait entrer sa camaraderie avec Paul.
Il m’a demandé si je viendrais demain au bridge de Marinette. J’étais d’humeur taquine et j’ai répliqué, l’accent détaché :
— Que vous êtes curieux ! Je n’en sais rien du tout !… Et puis, en quoi cela peut-il bien vous intéresser ?…
Alors, mi-plaisant, mi-sérieux, il m’a déclaré, en toute simplicité :
— Si vous ne venez pas, je n’irai pas !… Parce que le bridge…
— Vous laisse froid ? Eh bien, moi aussi !… C’est pourquoi… Vous comprenez ?