Selon l’expression anglaise, il doit être un clean man. Pour en être certaine, chose singulière, aussi certaine que si, de vieille date, je le connaissais, il m’a suffi de rencontrer dans son visage brun, tracé en lignes précises, le regard vif et chaud, clair presque jusqu’à la dureté. Un regard d’homme à qui une créature peut se fier absolument.

Est-ce donc pour cela que, une ou deux fois, je me suis aperçue, à ma profonde stupeur, que je lui parlais de moi ? Sans effort, je serais confiante avec lui.

D’ailleurs, je me reprends très vite. Sous son regard trop pénétrant, sans hardiesse offensante, c’est vrai, je me dérobe presque agressive, avec la même révolte que s’il cherchait à dévoiler le mystère de mon corps. Je lui en veux de la perspicacité avec laquelle il devine mes impressions ; sans doute parce qu’il m’observe, — j’en ai conscience, — avec une attention constante.

Cependant, oh ! délice, il continue à ne pas me faire une ombre de cour et m’épargner la sensation trop connue du désir en quête, qui attend… Même il ne s’occupe pas particulièrement de moi ; mais, à de menus détails, révélés à mon expérience des évolutions masculines, je sais, à la fin d’une soirée, qu’il ne m’a pas perdue de vue un moment, a entendu tout ce que je disais, remarqué tous mes mouvements ; et plus d’une fois, dérouté par mes contradictions d’allure, de langage, de tenue, il a pensé : « Quelle femme est-elle décidément ? »

A coup sûr, il sait désormais, comme le Tout Paris, l’époux que je possède en Robert ; et notre situation respective l’intrigue. Il a dû commencer par se demander, à son tour, si j’étais ignorante ou indifférente. Maintenant, il a l’air de pencher pour l’indifférence. Et son inflexible sincérité s’étonne. Je le sens ; car je suis perspicace, moi aussi, qui n’ai plus dans l’existence d’autre rôle que celui de spectatrice.

Avec Robert, il se montre d’une politesse un peu distante. Ils causent sans camaraderie ; leurs intelligences et leurs goûts d’art prennent contact ; mais leurs jugements se heurteraient vite, si la souplesse de Robert n’évitait les angles dangereux.

Je m’amuse parfois à les observer quand une occasion les rapproche. Robert sent chez Meillane une indépendance qui le mesure à sa valeur ; et, instinctivement, parce que c’est, chez lui, besoin inné de plaire, il se met en frais pour l’adversaire qui ne semble pas s’en apercevoir et reste enfermé dans une courtoisie correcte, plutôt froide. Ce dont s’irrite l’amour-propre presque féminin de Robert.

Hier, à je ne sais quel propos, il m’a jeté, avec un petit rire sec :

— On dirait que ce Meillane vous agrée !

Tranquillement, j’ai répondu :