— Oui, il me distrait.
Et cela encore, c’est la très simple vérité.
Il me distrait et m’étonne par l’inlassable curiosité de son intelligence remarquablement ouverte. Vraiment, le monde lui est un spectacle où il découvre toujours des aspects susceptibles de l’intéresser.
Vivant hors de son milieu naturel, goûtant le voyage avec passion, en intellectuel artiste et en homme d’action, point exclusif, il a subi volontiers le frottement des mœurs et des cerveaux étrangers. Et son esprit, dont la réceptivité n’a rien de passif, y a gagné des richesses qu’il m’est un délassement de découvrir.
Nous bataillons sur les livres, les questions d’art, sur les idées surtout, voire même les sentiments ; tous deux muets d’ailleurs sur le chapitre « amour », que nous devinons connaître, l’un et l’autre, en gens d’expérience. Et il apporte, à pénétrer ma pensée ou à me faire partager la sienne, une inconsciente volonté qui, suivant mon humeur, me fait rire ou m’impatiente. Il s’en aperçoit, s’excuse confus… Et il recommence.
Pendant une de nos escarmouches, l’autre soir, je lui ai glissé, par malice, mais aussi avec conviction :
— Que vous êtes donc jeune de vous intéresser à tant de choses !
Il a riposté aussitôt :
— Mais vous faites tout comme moi !
— Non… Je ne peux pas… hélas ! Je m’occupe tant bien que mal, parce que ma vie ressemble à une journée trop longue qu’il faut remplir, coûte que coûte, pour pouvoir en supporter le vide… Mais je la remplis de si inutile façon que j’en suis honteuse, dans mes crises d’examen de conscience… Elle n’appartient ni au travail, ni à l’art, ni à l’altruisme… Elle est le néant même.