Que pouvait lui faire l'arrivée plus ou moins exacte de Raymond de Ryeux pour leur séance de musique?

Il n'était jamais en retard, d'ailleurs, elle le savait bien; plutôt en avance, au contraire. Plusieurs fois même, il était arrivé avant qu'elle fût rentrée. Elle l'avait trouvé qui l'attendait et l'accueillait avec un «Enfin!» étrangement ravi.

En somme, pourquoi venait-il avec un plaisir dont elle sentait la sourde intensité? Car elle avait conscience de se montrer, avec lui, comme elle n'était avec personne; souvent brusque, garçonnière, âpre à soutenir ses idées ou ses goûts, à attaquer les habitudes, la puérilité, les faiblesses des gens de sa caste... Seulement, quand il s'agissait de musique, ils s'entendaient à merveille et se comprenaient... «Peut-être, disait Claude, moqueuse, parce que la musique a toujours adouci même l'humeur des fauves.»

Autrement, leurs conversations tournaient vite à la guerre d'escarmouches; car ils étaient également volontaires; elle, avec une désinvolture insouciante; lui, avec sa hardiesse gamine, souple, courtoise, qui était très séduisante.

Ces escarmouches, tous deux, d'ailleurs, les appréciaient fort, curieux l'un de l'autre. C'était pour lui un étonnement que la culture, la forte intellectualité de ce cerveau féminin; elle l'intéressait, quelquefois aussi, elle l'exaspérait, par la conviction tranquille qu'elle avait de son droit à une pleine liberté de penser, de vouloir, d'agir comme l'eût fait un homme. Et, sans daigner y prendre garde, elle était si dangereusement féminine!

Elle, habituée à tenir la généralité masculine en piètre estime, ne s'étonnait pas de constater chez celui-ci, les mêmes faiblesses que chez ses frères. Avec une indulgence plutôt méprisante, elle constatait, en toute occasion, son amoralité absolue qui lui fournissait une étude neuve dont elle goûtait les révélations. Elle observait, curieuse, les manifestations d'une personnalité qu'elle était forcée de reconnaître, non seulement douée d'un charme inattendu, mais très intelligente.

Ce sportman avait un prodigieux sens de l'art et le goût des idées. Il lisait beaucoup et s'assimilait, avec une facilité nonchalante, les doctrines les plus opposées; acquérant ainsi un scepticisme ironique et souriant, qu'elle n'avait pas coutume de rencontrer parmi les convaincus dont elle vivait entourée.

Aussi, volontiers, elle causait avec lui, intéressée par le heurt fréquent de leurs pensées; lui, aristocrate de par sa naissance, ses goûts, sa fortune, trahissant une sensualité âpre à la conquête... Elle, grandie dans le monde des travailleurs, prolétaires et cérébraux, soumise au joug des idées morales, dédaigneuse—par volonté,—du confort même dont le besoin lui semblait une faiblesse.

La porte du studio s'ouvrit et Caroline annonça:

—M. de Ryeux.