L'hiver... Comme il avait passé vite, cet hiver que là-bas, à Landemer, elle interrogeait avec une sorte de curiosité anxieuse. Ah! combien, en dépit des apparences, il avait ressemblé peu à ceux qu'elle avait, jusqu'alors, traversés...

Non, jamais, son activité cérébrale n'avait été pareillement intense. Jamais tant de fleurs diverses n'avaient jailli, avec autant de fougue, en son jardin secret; et leurs parfums multiples, violents ou subtils, ou follement doux, la grisaient un peu, vraiment...

L'âme nouvelle apparue en elle à Landemer semblait continuer à s'épanouir; une âme frémissante, où grondait un furieux appétit de jouissances; qui cherchait, appelait, voulait les souffles ardents de la vie, comme une plante se tourne vers la lumière... Une âme que, par un dédoublement de la pensée qui lui était familier, elle observait, surprise, attentive et troublée...

Qui l'aurait soupçonnée en elle, cette âme neuve qu'à personne elle n'avait révélée, car elle en cachait jalousement l'existence, coutumière du soin de défendre son intimité, même avec Élisabeth, dont elle redoutait le regard clairvoyant.

Certes, elle l'aimait toujours profondément, cette amie que sa jeunesse avait entourée d'un culte enthousiaste—bien confiant, alors... Mais c'était le passé. Il semblait que chaque jour accusât les différences de leurs personnalités, rendant leurs âmes lointaines l'une pour l'autre, orientées vers des horizons trop opposés, qui, peu à peu, les séparaient moralement.

Toutes deux en avaient une conscience qu'elles ne trahissaient pas; décevante, inquiète, presque douloureuse chez Élisabeth... Non chez Claude, enivrée par la fièvre délicieuse où il lui semblait exquis de vivre, avec la sensation d'être emportée dans le flot d'un torrent magiquement doux, auquel, avec une allégresse imprévue, elle abandonnait sa volonté.

D'où venait cette impression?... Rien n'avait changé dans sa vie laborieuse; comme toujours, elle avait passionnément poursuivi son labeur intellectuel, travaillé son violon, rempli ses devoirs d'altruiste au dispensaire, chez les pauvres et les malades d'Élisabeth, en dépit de la révolte de sa jeunesse, altérée de beauté, de luxe, d'indépendance.

Qu'y avait-il de plus en sa vie?... Oui, une part très large donnée au développement de sa carrière d'artiste où elle réussissait comme jamais elle n'avait osé l'espérer. Pendant la saison qui allait finir, elle avait été, vraiment, dans la haute société mondaine, l'artiste à la mode, qu'il faut avoir entendue ou fait entendre chez soi. Les séances à l'hôtel des Ryeux y avaient été pour beaucoup, la lançant dans un monde très snob, mais tout-puissant pour créer des réputations; et elle devait beaucoup, force lui était de le reconnaître, à l'influence de Raymond de Ryeux.

Elle avait joué dans de grands concerts et débuté à Colonne en des conditions qui lui avaient rappelé l'heure glorieuse de son prix, au Conservatoire... Et à triompher là, devant un public de connaisseurs, elle avait éprouvé une joie fière. Car son succès devant les publics de salon, elle l'estimait... ce qu'il valait; et seule, son inflexible volonté d'arriver, en tenait compte.

Le tintement clair de la petite pendule posée sur le bureau rappela soudain sa pensée enfuie et elle tourna les yeux vers le cadran. Mais aussitôt, impatiente, elle releva la tête.