En gagnant sa place, il leva la tête vers la tribune. Mais il ne pouvait la voir, car elle s'était adossée au mur, en arrière, loin de l'orgue; de toute sa volonté, raidie contre l'orage qui la bouleversait toute. Avec une âme étrangère, elle regardait les petites, voilées de blanc pour la procession, les garçonnets, gauches dans leurs vêtements de fête; les abbés disposés en couronne dans les stalles, autour de l'évêque, solennel en son fauteuil de cérémonie couronné d'un dais; et le prêtre qui officiait, revêtu de l'étincelante chasuble, offerte par Mme de Ryeux; et les chantres dont les voix campagnardes clamaient les prières liturgiques; et la foule endimanchée des fidèles...

Elle ne priait pas. Car il n'y avait pas de foi ni d'élan religieux dans son âme absorbée par le seul souci de la vie. Et selon la parole du livre saint: «La grâce ne fructifie pas en ceux qui ont le goût des choses de la terre.»

Dans ses yeux, dans son cerveau, dans son cœur, elle avait l'obsédante vision d'une clairière ensoleillée, d'un visage d'homme penché vers le sien avec une expression que jamais encore elle n'y avait vue... Sur ses lèvres, bien qu'elle les eût inondées d'eau froide, dans sa chambre, il lui semblait sentir encore la bouche frémissante qui lui avait murmuré des mots que leur accent rendait inoubliables...

Comment, pourquoi ne s'était-elle pas révoltée mieux contre la brutalité du geste?... Comment l'avait-elle subi un instant, non pas seulement vaincue par la force... mais grisée soudain comme par un philtre enivrant et terrible... Oh! cette défaillance inexplicable qu'elle avait eue là!... Quelle colère, elle en éprouvait contre elle-même! Quel mépris pour la misérable créature qu'elle avait été en cette seconde-là; la même créature qui, dans le mystère de son cœur, tressaillait d'une allégresse insensée, quand il lui disait «qu'elle était tout pour lui... L'amour... seulement l'amour...» Et il était ivre d'elle...

—A quoi bon tenter de m'illusionner! précisait-elle, impitoyable, ces paroles m'étaient douces comme elles l'auraient été à la première gamine venue... Mais quelle fille suis-je donc! Est-ce que Sonia aurait dit vrai?... Est-ce que je ne serais qu'une pauvre créature faite pour l'amour?...

—Mademoiselle Suzore, venez-vous? C'est le moment.

Elle tressaillit, arrachée au cercle de feu qui l'enserrait.

—Oui, je viens.

Elle était comme une créature qui reprend conscience d'elle-même; et elle eut une aspiration lente pour faire entrer dans son être, l'air qui chasserait le poids appesanti sur elle; puis elle prit son violon et vint se placer près de l'orgue.

Alors, ainsi que le programme l'avait décidé, elle commença cet Aria de Bach, qu'ils avaient, lui et elle, joué si souvent durant l'hiver, qu'ils avaient joué encore le soir précédent...