Aux premières notes, les têtes se dressèrent vers la tribune. Elle ne regardait pas; et cependant, elle vit se tourner vers elle,—invisible,—le visage de l'homme qui l'aimait...

«Qui l'aimait...» Elle le savait bien, ce que, pour lui, aimer signifiait! Alors, comment ne l'avait-elle pas souffleté, au lieu de demeurer entre ses bras, pareille à une esclave docile?...

La pensée déchira son cerveau et une flamme lui empourpra les joues. Mais aussitôt, résolument, elle chassa l'humiliant souvenir et chercha le baume de la musique. Peu à peu, comme toujours, l'harmonie prenait tout son être d'artiste. Ah! que c'était bon d'oublier la honteuse minute et de se ressaisir!...

Jusqu'à la fin de la messe, elle demeura ainsi, la volonté tendue, pour ne pas se souvenir, ni penser, dans les intervalles où elle ne jouait pas. Elle songeait seulement:

—Si je pouvais partir tout de suite... ne plus le voir...

Partir?... Mais ce lui était impossible! Il fallait encore qu'elle jouât au Salut, à trois heures; elle s'y était engagée. Et jusque-là, elle ne pouvait pourtant se terrer dans sa chambre pour être sûre qu'il n'arriverait pas à l'approcher...

—Ce serait trop lâche! Est-ce que je ne suis pas capable de le tenir à distance?

Les cloches vibraient en sonneries, joyeuses, annonçant la fin de la cérémonie... Les mêmes cloches qu'elle avait entendues, là-bas, dans le sentier, près de la clairière...

—Oh! mademoiselle Suzore, quel talent vous avez! dit l'organiste enthousiasmé.

Ainsi, elle avait bien joué. Elle n'en avait pas eu conscience... Elle avait joué dans l'orage. Mais la musique, pour elle, était la langue de son âme; et dans son jeu, il y avait eu l'écho de l'ouragan qui grondait en elle.