—Oh! Claude, me crois-tu capable de calomnier une morte que j'ai aimée comme une petite sœur très chère... Tant qu'il a été possible, j'ai laissé cette cruelle vérité dans l'ombre, afin que tu l'ignores... aussi longtemps que tu le pourrais. Mais soudain, ce soir, j'ai eu la certitude que tu arrivais à une heure si grave, qu'il fallait que tu saches... Écoute, mon enfant...

—Quoi?... Oh! Élisabeth, qu'allez-vous encore me révéler?... Je vous en supplie; ne me faites plus de mal...

Avec toute sa pitié, Mme Ronal regardait le visage décoloré de Claude.

—Je ne veux pas te faire de mal, ma pauvre petite... Je veux seulement essayer de te sauver... Et aussi, j'obéis à ta mère... Quand elle est venue se réfugier près de moi, fuyant la Russie où elle avait tant souffert, elle était déjà très malade, tuée par le chagrin, le dégoût de la vie qu'elle s'était faite... et dont elle voulait à tout prix te garder... Elle avait le pressentiment que tu lui ressemblerais... Puis aussi, peut-être, à ton père... Alors...

—Alors?... Élisabeth...

—Alors... quelques jours avant sa mort, un soir que nous parlions de toi, elle m'a dit que si la fatalité voulait que toi, «sa petite», tu te trouves devant un péril comme celui qu'elle a connu... alors je te donne à lire son journal et toutes les lettres qu'elle m'a écrites, racontant son roman de cinq années. Avec ces papiers, il y a une lettre close, qu'elle a écrite pour toi, à lire, quand tu connaîtrais son journal... Claude, ce soir, il me semble qu'il faut que je te donne tout cela... comme elle l'a désiré...

Claude inclina lentement la tête. Ses traits étaient devenus rigides comme s'ils eussent été taillés dans le marbre. La voix sourde, elle articula:

—Oui... Donnez, Élisabeth...

Mme Ronal s'était levée et passait dans son cabinet. Quand elle rentra, Claude n'avait pas fait un mouvement. Son regard, tourné vers l'invisible, demeurait attaché sur le ciel obscur, lourd d'orage, que découvrait la fenêtre ouverte.

Mme Ronal lui tendit la grande enveloppe fermée par un cachet, sur laquelle une écriture tremblée avait tracé: «Pour ma fille...»