Qu'importait maintenant qu'il fît clair ou non?... Claude avait fini de lire. Et tout son être écrasé frémissait de l'angoisse, du dégoût, du désespoir qui criaient dans les pauvres pages palpitantes qu'elle venait de lire... Les pages qui restaient, qui resteraient vivantes, alors que la créature qui les avait écrites, dans l'allégresse, puis la révolte, la souffrance, n'était plus qu'une poignée de poussière...
Et cette créature n'était pas une imaginaire héroïne de roman... Ce n'était pas une étrangère, une inconnue; c'était l'être qui l'avait créée de sa chair, qui lui avait légué, non pas seulement son visage, mais aussi son âme tourmentée, altérée de jouissance et de passion...
Dans ce journal de sa mère, il y avait des phrases qu'elle-même avait prononcées, des pensées, des désirs, des faiblesses, des volontés, des espoirs, qu'elle-même avait connus... Et c'était effrayant, cet héritage!
Élisabeth avait dit vrai. Raymond de Ryeux était bien de la même race que ce prince Michel, son père. C'était le même charme, doublé du même égoïsme féroce... La même insouciance pour le sort de la créature, voulue par leur désir... La même volonté paisible, cruelle, inflexible de conquérir la femme qui a séduit...
Son regard devenu d'une impitoyable clarté, elle le jugeait, et se jugeait elle-même. La réalité—affreuse!—l'avait étreinte et réveillée... Seulement, elle avait la sensation que son cœur avait été cautérisé par un fer rouge, si cruellement qu'il était mort...
Ah! elle pouvait le revoir maintenant, M. de Ryeux!... Elle était bien perdue pour lui. Entre eux, il y avait l'abîme creusé par les terribles pages... Peut-être plus encore, par les lignes si douloureuses et si tendres, que sa mère avait encore trouvé la force de tracer pour lui dire la misère des amours qui ne peuvent s'avouer...
«...Ma Claude, mon enfant... que je ne pourrai protéger...—je ne le méritais pas, moi qui n'ai pas su me garder...—je t'en supplie, donne ton cœur seulement à l'homme que tu as le droit d'aimer... Crois-moi, ma Claude chérie, moi qui, pour te sauver, accepte l'atroce humiliation de t'avouer ma faiblesse... Claude, crois-moi... le fier sacrifice d'un amour que la conscience interdit, est encore moins crucifiant que la honte et la souffrance dont on le paye fatalement quand on s'y livre...
«Ah! ce mépris, ce dégoût de soi, cette horreur de l'homme qui vous a perdue sans pitié!... Si l'on savait ce que c'est, à l'heure où l'on cède, enivrée, comme l'on serait gardée contre sa faiblesse!... Ah! oui, bien gardée!...
«Claude, mon adorée petite, ne t'abandonne pas... Je t'en supplie, à travers la mort, moi qui ai tant souffert d'avoir mal aimé...»
Au cœur même de Claude, ils semblaient s'être imprimés, ces mots que jamais elle ne pourrait oublier.