Ah oui, elle était bien perdue pour Raymond de Ryeux, aussi sûrement que si elle était morte! Et vraiment, c'était une morte, la Claude qu'il avait connue...
La créature dont elle distinguait vaguement dans une glace, noyés par la pénombre, le visage décoloré, les traits sévères, les yeux sombres, ce n'était plus cette Claude qui, dans la clairière, avait frémi toute, sous la soudaine caresse, affolante comme une révélation... Ce n'était plus cette Claude qui, dans l'ombre de la forêt, avait, elle-même, donné ses lèvres aux lèvres altérées... Qui, si souvent, depuis lors, avait aimé les courses dans la solitude où le torrent de la passion les entraînait... Qui entrevoyait, comme l'Eden ouvert, le Midi lumineux où, librement, ils se pourraient rencontrer... Cette Claude appartenait à un passé qui jamais ne ressusciterait, ne pourrait ressusciter...
Jamais, jamais plus, elle ne serait la femme qu'elle avait été durant cet inoubliable printemps, divinement grisée, insouciante de tout ce qui n'était pas le mystère splendide de son jardin secret; orgueilleusement jeune, sûre d'elle-même, oublieuse des devoirs et aussi des laideurs, des misères, que ses yeux éblouis ne voyaient plus, alors qu'elle avançait, sentant, en tout son être, le goût ardent de la vie qui brûlait ses lèvres.
Tout cela, c'était fini... Maintenant tout autre lui apparaissait la vie: agressive, méchante, broyant les êtres dans sa force aveugle.
Cette force les rejetait loin l'un de l'autre, lui et elle. C'était avec une soudaineté si brutale, qu'il ne comprendrait pas pourquoi, tout à coup, il la perdait... Puisqu'elle ne pourrait lui dire le secret de la pauvre morte... Il souffrirait... Car c'était vrai qu'il l'aimait, autant qu'il la désirait... Comme aiment les hommes qu'a saisis le «démon de midi»; qui sentent que la jeunesse est finie; que l'automne, puis l'hiver sont tout proches... Avec une sorte d'emportement désespéré... il souffrirait... Eh bien! ce serait justice... Tout se paye... Elle aussi payait déjà!...
Un frisson d'angoisse la bouleversa... Alors, d'instinct, elle se leva pour chercher, près de la fenêtre ouverte, l'apaisement de la nuit...
Mais ce n'était plus la nuit, ni même l'aube... Le ciel s'éclairait... Une lueur rose, poudrée d'or, chassait victorieusement l'ombre pâlissante. C'était l'aurore, la radieuse aurore, dans le ciel d'été, purifié par l'orage.
Tout l'être de Claude tressaillit. D'un irrésistible élan, sa jeunesse bondissait vers la lumière ressuscitée dont la flamme semblait refouler tous les fantômes...
Sous son regard, s'éveillait le petit jardin, humide encore de la nuit.
Car l'orage, menaçant la veille, avait éclaté. Claude, maintenant, s'en souvenait. Tandis qu'elle lisait les pauvres pages frémissantes, elle entendait vaguement—oh! si vaguement!...—les rafales de pluie et de vent, le choc de la foudre dans le ciel obscur où elle ne voyait pas le sillage embrasé des éclairs...