Tout à coup, sa pensée, habituée à l'analyse psychologique, découvrait l'existence d'une Claude nouvelle, venue elle ne savait d'où, à qui le devoir semblait une belle boîte vide dans laquelle il était bien naïf d'enfermer sa vie.
Une Claude nouvelle qui considérait, stupéfaite, telle une étrangère, l'autre Claude, l'ancienne, celle qui avait quitté Paris au début d'août, lasse de l'âpre labeur de l'année, spontanément cherché.
La nouvelle Claude, elle, était flâneuse; elle adorait courir les chemins de falaise; y ouvrir, à sa fantaisie seulement, sans méthode, le livre qu'elle emportait toujours; ou même, demeurer inactive, la pensée nonchalante, à contempler la course des vagues, les neiges de l'écume, les jeux changeants de la lumière sur la houle des eaux, sur les branches que cuivrait l'automne approchant.
Cette Claude-là pensait avec une soudaine répulsion au pauvre quartier de Charonne où elle devait vivre, de par le choix de Mme Ronal qui voulait demeurer parmi les humbles, auxquels, toute, elle s'était consacrée. Cette Claude-là était avide d'une atmosphère d'élégance, de beauté autour d'elle. Pour elle-même, elle eût voulu faire de la musique, pour sa propre jouissance, pour l'Art seul... Non pour gagner sa vie, dépendant du public qu'elle méprisait, surtout quand c'était un public de gens du monde... Et pourtant, ces gens du monde, elle en avait besoin pour «arriver». Or, si impérieusement, elle voulait arriver! Alors... alors...
Le flot tumultueux de sa pensée bondissait en elle une fois encore, tandis que, sans un mouvement, elle considérait, distraite, son image, dans la glace étroite.
Puis, soudain, elle haussa les épaules, le visage volontaire. A quoi bon gaspiller en réflexions vaines quelques-unes des précieuses minutes de liberté qui lui restaient encore... Mieux valait s'en aller, une fois de plus, errer dans ces sentiers qu'elle aimait.
—Ce que va être l'hiver, je le verrai bien. C'est toujours intéressant, l'imprévu. Comme Élisabeth me trouverait lâche, aujourd'hui!
Vive, elle mettait sa longue veste de tricot, enfonçait, sans un regard vers la glace, le polo de laine émeraude sur ses boucles courtes; puis elle descendit, en courant comme une gamine, les marches de l'escalier de bois qui résonnaient sous le heurt de son pied.
II
Au seuil de la maison, qui était campée sur la hauteur, une rafale l'enveloppa, dont elle huma la saveur de sel, d'eau, de verdure... Aussi, y flottait une odeur de terre humide qui montait du jardinet où tremblaient les fleurs de septembre, mordues par la rude brise.