—Qu'avez-vous répondu à cette Mme Lumièges? Sabine.
—Toujours la vérité; que jamais, naturellement, je n'avais pensé à accaparer sa fille. Mais, puisqu'elle me la confiait, je l'avais dirigée dans le sens que je jugeais utile à son perfectionnement moral. Vite, je me suis aperçue que c'était lettre morte pour elle, tout ce que je lui disais sur la beauté, le devoir que nous avons de la chercher pour la réaliser en nous, sans souci des obstacles dressés par les préjugés, le milieu, les tentations... Vivre pour la pensée, libre de tous liens, occupée du développement harmonieux de sa personnalité... Quand je lui ai dit cela, à sa mine, j'ai compris qu'elle saisirait aussi bien une révélation faite en chinois! Elle était toute à sa fureur, exhalée en misérables petites phrases, à ses lamentations de bête qui croit avoir perdu son petit... Ah! Élisabeth, ce serait à décourager de l'apostolat, si je n'avais au cœur et au cerveau, la conviction que j'accomplis une œuvre trop haute, pour avoir le droit de me rebuter devant l'incompréhension des natures inférieures.
—Sabine, fit lentement Mme Ronal, qui semblait encore réfléchir, je crois que cet apostolat, vous devriez le réserver pour les petites de notre monde, à nous autres travailleuses; celles-là ont besoin de savoir être libres et fortes puisque leur qualité de filles sans dot les destine pour la plupart à n'être pas des épouses. Bon gré, mal gré, elles se trouvent devant la nécessité de compter sur elles seules, sans l'aide de l'homme, à laquelle j'estime d'ailleurs que, neuf fois sur dix, c'est, pour elles, le bonheur d'échapper.
—Vous l'avez rudement appris, Élisabeth.
—Oui... Moi et bien d'autres!... Mais comme femme et comme médecin, je sais aussi qu'il ne faut pas oublier la nature qui, physiologiquement et psychologiquement, les entraîne vers l'homme... L'inévitable attirance du sexe!...
Sabine Méruel eut un geste de protestation.
—Élisabeth, vous exagérez... Jugez-en par vous, par moi-même...
—Moi, j'ai souffert. Et vous, vous, Sabine, vous êtes une cérébrale. Mais toutes, surtout les très jeunes, les petites de vingt ans, ne sont pas ainsi... Alors, nous, les aînées, nous que l'expérience a instruites, nous devons leur apprendre la belle et fière indépendance de la femme d'aujourd'hui. Et pour leur bien tremper l'âme, vous avez raison, il faut que nous leur donnions un idéal—de beauté morale qui les dirige et les soutienne,—à défaut de la foi religieuse qui n'existe plus pour beaucoup.
—Leur conscience doit suffire! interrompit orgueilleusement Sabine.
—Elle devrait, oui... Mais elle suffit surtout aux natures supérieures... Voyez-vous, Sabine, pour en revenir à notre point de départ, je crois qu'il faut laisser les gamines du monde à leur milieu, avec tout ce qu'il comporte d'infériorité, à leur destinée d'épouses... Car, après tout, il en faut, des épouses! Disciplinées par l'éducation, elles trouvent tout naturel de subir le joug de l'homme. Elles n'en souffrent pas. Élargissez leur horizon, vous en ferez des déclassées dans leur milieu, dont fatalement, elles ne peuvent sortir.