Que cette horrible vision de la guerre me paraît donc invraisemblable, telle un cauchemar, évoquée tout à coup, par cette éblouissante matinée. Autour de nous, tout est si paisible! La terre chaude sent bon les petites plantes qui ont poussé dru, sous le soleil, au souffle de la mer...

Près de nous, des promeneurs passent. Sur la plage, des enfants jouent. Des femmes en robe claire travaillent. La brise apporte les rires des baigneurs. A quelques pas de moi, résonne la voix joyeuse de Jean qui s’amuse avec Bébé.

Et cependant, les autres se battent, sont mutilés, meurent—comme Max est mort... Que ce contraste est atroce!

Guisane devine-t-il et partage-t-il mon impression?... Il est pensif. Devant moi, il est toujours debout, appuyé au contrefort rocheux. Il fume. Son œil de peintre erre autour de lui avec une avidité caressante. Songe-t-il à la crainte qui le hante, ne plus voir?...

Je ne le crois pas. Il est hors du feu pour un moment. Comme Max jadis, il vit dans le présent et jouit du bienfait de la halte. Il en a, combien! le droit. Il s’est largement donné et il est prêt à se donner de nouveau, autant qu’il lui sera demandé.

—Madame, à quoi réfléchissez-vous?... Il passe bien des choses dans vos yeux... Ne voulez-vous pas m’en confier quelques-unes?

J’ai presque un sursaut à ces paroles. Je croyais bien que Guisane avait tout à fait oublié ma présence... Et je pense tout haut:

—Je songeais qu’il est stupéfiant que vous ayez pu vous accommoder ainsi d’une existence à laquelle rien ne vous avait préparé!

Il jette sa cigarette, s’approche et, alerte, réplique:

—Madame, ne m’imaginez pas meilleur que je ne suis. Honnêtement, je dois vous avouer que la transposition qui s’est opérée dans ma vie matérielle m’a été très... pénible!... Ah! certes, si avec la vision précise de ce qui m’attendait j’avais eu le choix d’accepter ou non, je ne jurerais pas que j’aurais eu la vertu d’«accepter»... Oui, j’ai commencé par trouver abominablement désagréables, la pluie, la boue, la poussière, les marches... interminables, surtout la promiscuité des tranchées, le contact d’une foule d’êtres, de certains individus avec lesquels, en d’autres temps, jamais je n’aurais frayé... Et puis...