—Et puis?...

—Et puis, cette mesquine révolte de mandarin, ma crise de sybaritisme se sont évaporées, j’imagine, dans le grand souffle qui nous soulevait tous au-dessus de nous-mêmes... Bon gré mal gré... Et puis encore, vous le devinez, je suis d’esprit bien trop curieux pour n’avoir pas été vite intéressé par tout ce que j’étais amené à découvrir dans les âmes frustes...—celles-là surtout m’étaient moins familières—que me faisait frôler mon nouveau mode d’existence. Jamais, dans ma mentalité d’intellectuel et de peintre, doublé d’un clubman, je n’aurais imaginé qu’elles pussent, à ce point, enfermer des trésors de courage, d’endurance, de dévouement... Un sens imprévu et prodigieux du devoir tout simplement accompli...

Il s’arrête; et je devine qu’il se rappelle...

Il a parlé avec une conviction chaude que je sens née de tout ce qu’a vu son regard aigu d’observateur, de tout ce qu’a pénétré sa délicate compréhension des âmes. Je suis sûre qu’il était très bon pour ces humbles, devenus ses frères d’armes...

Brusquement, il finit, conscient de mon attention frémissante:

—Bien entendu, j’ai vu aussi de tristes sires! Mais vraiment, ils étaient l’exception. S’il y a eu l’ivraie, il y a eu surtout les bons épis qui font la riche moisson. Et je vous assure, madame, que si je me suis décidé à l’exposition dont vous a parlé votre père, c’est beaucoup pour faire connaître tous ces braves, leurs physionomies, des épisodes de leur vie de lutte, dignes de l’histoire, pour les faire connaître aux gens qui, depuis 1914, n’ont su de la guerre que ce qu’ils en lisaient dans leur journal.

J’incline la tête; mais avant que j’aie répondu, une voix s’exclame gaiement près de nous, celle de père:

—Eh bien?... eh bien? ce portrait?... Il me semble qu’on ne travaille guère!

Et il serre la main de Guisane, qui réplique:

—Cher monsieur, vous arrivez pendant le repos du modèle.