Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant beaucoup, je suis moins malheureuse...
Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman déteste la marche.
Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois encore me dire avec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma Mireille.»
Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité, il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous valent les taquineries de Bernard.
Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un jour.
Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure de la rivière couleur d’argent, devant le fort du Taureau.
Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas, peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer, l’accent railleur:
—En prévision de l’avenir—possible!...—il est sage d’emmagasiner les visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...
Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.
Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier: