—Mais naturellement, je n’en ai fait qu’un!... C’est très peu, quand il s’agit d’une personne si riche en physionomies diverses. En ce moment, vous n’êtes plus du tout une grave petite madame.

—Que suis-je donc?

—Sauf votre respect, une gamine toute rose! me lance-t-il gaiement.

—Oh! jamais je ne suis rose!

—D’ordinaire, c’est vrai, vous feriez plutôt penser à un pétale de camélia blanc. Mais en ce moment, où le vent vous a très joliment fardée, vous êtes une autre Mᵐᵉ Noris dont mon insatiable avidité de peintre voudrait bien fixer la vision!...

Je le laisse dire, sourdement impatiente contre moi-même de discerner, au tréfonds de ma pensée, je ne sais quel plaisir puéril dans l’idée que mon visage a une certaine valeur, pour un artiste... Quel inepte réveil de ma coquetterie d’antan que je tenais pour morte!...

Je n’ai aucune envie de discuter ses appréciations sur ma modeste personne; je suis en appétit de farniente et le laisse, à sa fantaisie, nous crayonner, Christiane et moi...

Mais tout à coup, changement de spectacle. Tandis que nous étions occupés de nous-mêmes, à deviser, voici que le vent plus fort a amené vers nous de grosses nuées menaçantes derrière lesquelles disparaît le soleil. L’air est presque froid; et les vagues commencent à moutonner furieusement, à se creuser en courbes profondes qui se redressent, nous soulevant, comme aux montagnes russes... C’est, à mon gré, une impression charmante qui n’est pas troublée par l’exclamation de Guisane:

—Eh! Bernard, nous allons avoir un fort grain!... Il faut filer vite vers la côte!

Évidemment, c’est ce que nous devons faire. Mais il s’agit de le pouvoir. Et tout de suite, je vois que notre retour sera difficultueux. Christiane et moi, par bonheur, nous sommes à l’épreuve de toutes les émotions. Les péripéties aventureuses amusent ses vingt ans. Et à moi, tout est si égal, maintenant! N’étaient mes petits qui ont besoin de moi, comme je souhaiterais qu’une de ces lourdes montagnes d’eau m’emporte!... Quelques secondes d’angoisse... Le froid me glacerait... Je serais roulée, étourdie... Puis la vie m’échapperait... Et ce serait le repos... l’oubli... peut-être le retour vers Max... Ah! si je pouvais espérer cela!