La veille, ensemble, ils avaient dîné chez Mᵐᵉ Dabrovine, où elle avait été saisie de le voir entrer dans le salon, quelques minutes après qu’elle-même venait d’arriver. Et aussitôt, en elle, avait bondi une si vive impression de plaisir que, plus tard, allongée sans pouvoir dormir dans son grand lit solitaire, revivant la soirée trop tôt finie, elle s’en était sentie confuse au point de cacher, d’un geste d’enfant, son visage dans l’oreiller.
Durant cette soirée, où ils n’avaient pas eu un instant d’aparté, elle l’avait retrouvé tout différent de ce qu’elle l’avait vu le matin. C’était le Guisane, homme du monde, qui lui avait dit adieu devant l’hôtel, à Carantec; amical, certes, mais à la façon d’un étranger courtois; dans son regard, surpris plusieurs fois sur elle, seulement, elle l’avait retrouvé tel qu’elle aimait. Il s’était montré le brillant causeur qu’il savait être dans les milieux qui lui agréaient, parmi des hôtes de choix. La conversation dirigée par sa mère, maîtresse de maison consommée, avait fui le sujet exécré de la guerre que tous savaient redouté par elle. Et la causerie animée, spirituelle, variée, avait été celle de gens libres de tout souci... N’eût été le regard de M. Dabrovine, qui s’assombrissait dès qu’il se posait sur Guisane; n’eût été la robe de deuil de Mireille, l’expression mélancolique de ses yeux profonds, nul n’aurait pu soupçonner que cette mère avait un fils au front, très exposé; que cet homme qui dissertait si alertement de littérature et d’art, allait, deux jours plus tard, repartir au-devant du danger certain.
Comme ils s’étaient mal vus, en cette soirée, la dernière où ils se rencontraient... Maintenant, pour la visite d’adieu, il allait venir chez elle—la première fois; entrer dans le petit salon qui était vraiment sien, avec ses livres, ses bibelots favoris, les gravures qu’elle préférait. Et en elle, se ravivait la violente impression, pareille à de la joie, qui la troublait un peu...
Le timbre d’entrée résonna. Il était cinq heures. Sûrement, c’était Guisane.
La porte s’ouvrait. Le domestique annonça. Et ses yeux aperçurent la haute silhouette bleu clair, rencontrèrent le même regard qui l’avait saluée, dans la première minute de leur rencontre, là-bas, devant les Croquis de guerre.
C’était bien le Guisane qu’elle avait souhaité, celui qui entrait, et se courbait pour baiser sa main, avec une exclamation toute vibrante d’une allégresse jaillie du cœur même, semblait-il.
—Enfin, madame, je vais peut-être vous voir bien à mon gré!
—C’est-à-dire?...
Elle avait parlé de ce ton de badinage qui, d’instinct, lui venait pour voiler la douceur ardente que l’accent de Guisane insinuait en elle.
Près du foyer où flambaient quelques bûches, elle s’était assise. Lui, Guisane, resta debout, adossé au marbre de la cheminée, délaissant le siège qu’elle lui avait indiqué.