—Mère, vous avez une âme incomparable! Je vous promets de vous envoyer Max tantôt, avant le dîner, pour que vous l’ayez un peu à vous toute seule. En ce moment, c’est vrai, j’ai le désir irrésistible de posséder un moment l’illusion que le passé est revenu. Vous comprenez, n’est-ce pas, mère?
—Oui... je comprends... Et je suis très heureuse que tu sois une si tendre épouse pour mon fils.
Cette femme est délicieuse. Comme nous nous rencontrons quand il s’agit d’aimer Max! Toutes deux, nous voudrions l’adorer dans un sanctuaire fermé à la foule.
Mais lui, hélas! en jugerait sans doute le séjour peu gai. Il paraît si enchanté de retrouver son Paris, l’ombre de notre vie de jadis. Et je cache la soif qui crie en moi, qu’il m’emporte loin d’ici, dans quelque trou perdu, où nous serions tout l’un à l’autre comme en Bretagne, comme dans le pays de ma cousine Charlotte...
Je mène l’existence qu’il souhaite, celle d’autrefois qu’il paraît avide de reprendre au point où il l’a laissée, sur laquelle il se jette avec un appétit d’affamé. De la guerre, pas un mot. Il lit les journaux, c’est tout. Je le suis où il veut, le contemplant avec une indulgence de mère qui oublie ses désirs pour jouir seulement de voir son enfant heureux. Et alors, j’ai l’impression de me sentir devenue tellement plus vieille que lui! Autrefois, nous étions, ce me semble, tout à fait à l’unisson, des enfants qui s’amusent éperdument!
Mais la tempête s’est abattue sur nous. Elle nous a pris, dans son souffle, meurtris à en être brisés, bouleversés de telle sorte qu’elle a fait de nous d’autres êtres. A moi, elle a creusé le cœur, d’effrayante façon. Pour le remplir, désormais, il faudrait tant!... Max, aussi, a dû changer. Mais il est évident que sa vie très active ne lui permettait pas les songeries qui, sans doute, ont contribué à me mystérieusement transformer.
Quand il arrive en permission, je sens qu’une scission se fait dans son cerveau entre les heures qu’il a données à son devoir de soldat—très généreusement—et le présent. Même, je ne puis obtenir qu’il me raconte ses impressions, les journées terribles qu’il a traversées. Et je n’ose insister, car il y a une sorte d’impatience fiévreuse dans sa manière de prier:
—Oh! ne parlons pas de cela! Laisse-moi pour quelques jours oublier le cauchemar!
C’est vrai. Il a raison. Il a besoin de se détacher un moment de sa rude existence pour puiser de nouvelles forces. Mais moi, je voudrais tellement mêler mon âme, ma vie, à son âme, à sa vie... Il m’est impossible de partager l’ardeur avec laquelle il se jette sur les distractions qui, jadis, remplissaient son existence.
Mon Dieu! mon Dieu! ne me transformez pas si lui ne doit pas changer!